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Jean-Christian Petitfils : « Onfray ne semble pas vraiment au fait de son sujet »

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Publié le

22 janvier 2024

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L’historien Jean-Christian Petitifils retrace les origines des thèses mythistes défendues par Michel Onfray, et rappelle qu’elles ne sont défendues par aucun universitaire sérieux, toute discipline confondue, ayant travaillé sur le Jésus historique.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

D’où viennent les thèses mythistes ?

Ces thèses radicales ne remontent pas en deçà du XVIIIe siècle. Illustrées par quelques auteurs isolés, comme le comte de Volney et Charles-François Dupuy, elles ont été reprises au XIXe par Bruno Bauer, qui avait développé les analyses mythologiques de David Friedrich Strauss, puis au XXe par le philosophe panthéiste Arthur Drews, l’archéologue Salomon Reinach, le prêtre défroqué Prosper Alfaric et le philosophe, poète et médecin Paul-Louis Couchoud, auteur de L’Énigme de Jésus, parue en 1923 : « J’admets tout le Credo sauf l’incise sub Pontio Pilato. » C’était d’une dangereuse subtilité, car si Jésus n’avait pas « souffert sous Ponce Pilate », le christianisme, religion de l’Incarnation, s’écroulait ! Dieu ne s’était pas fait homme pour racheter l’humanité pécheresse ! Jésus ne serait qu’un être fictif, symbolique, fantasmé, mythologique, créé à partir de l’attente messianique des Hébreux et de quelques passages de l’Ancien Testament.

Lire aussi : Théorie d’Onfray

Ces théories mythistes, même un libre-penseur scientiste, rationaliste étroit, comme Charles Guignebert (1867- 1939), premier titulaire de la chaire d’histoire du christianisme à la Sorbonne, les combattit avec vigueur dans son Jésus en 1933 : « Les efforts souvent érudits et ingénieux des mythologues n’ont gagné à leurs thèses aucun des savants indépendants et désintéressés que rien n’empêcherait de s’incliner devant un fait bien établi et dont l’adhésion aurait eu du sens. L’enthousiasme des incompétents ne compense pas cet échec. » Reprenant ces théories déjà exposées dans son Traité d’athéologie (2005), puis dans Décadence, vie et mort du judéo-christianisme (2017) et dans Anima (2023), la Théorie de Jésus de Michel Onfray n’apporte guère de nouveaux arguments. Multipliant en revanche les clichés éculés, les raccourcis simplificateurs et les allégations douteuses, s’appuyant sur une bibliographie périmée, vieille d’au moins un siècle, ce prolifique auteur ne semble pas vraiment au faîte de son sujet, tant il néglige les acquis de l’exégèse récente et des dernières découvertes archéologiques.

Leur argumentaire repose sur l’absence de sources non- chrétiennes ou non-retravaillées par des chrétiens depuis. Est-
ce recevable ?

C’est là l’erreur des mythistes. Il existe en effet un faisceau de sources extérieures au christianisme qui restent incontournables. Aucune ne met en cause l’existence historique de Jésus le Nazaréen : Flavius Josèphe (même s’il y eut une interpolation de son texte primitif), Tacite, Pline le Jeune, Suétone, Lucien de Samosate, Mara bar Sérapion. Les juifs pieux eux-mêmes n’ont jamais élevé la moindre objection à ce propos. Une baraïta – c’est-à-dire un commentaire rabbinique – remontant peut-être au IIIe siècle et figurant dans le traité Sanhédrin du Talmud de Babylone, cherche au contraire à donner une justification légale à son exécution à la demande des hautes autorités de Jérusalem : « La veille de la Pâque, on pendit Yeshû le Nazaréen. Le héraut avait marché pendant quarante jours devant lui : Voici Yeshû le Nazaréen qui va être lapidé parce qu’il a pratiqué la sorcellerie et qu’il a séduit et égaré Israël. Que tous ceux qui connaissent quelque chose à sa décharge viennent plaider devant lui. Mais il ne se trouva personne pour prendre sa défense, et on le pendit la veille de la Pâque. » Notons que « pendre » dans le contexte du judaïsme ancien désigne la crucifixion.

C’est là l’erreur des mythistes. Il existe en effet un faisceau de sources extérieures au christianisme qui restent incontournables.

Jean-Christian Petitfils

Vers 178, dans son Discours véritable, Celse, philosophe romain, intelligent et distingué, mais polémiste violent, reprochait aux chrétiens, cette détestable « superstition » de s’être donnés « pour Dieu un personnage qui termina par une mort infâme une vie misérable ». Présentant pour la première fois une critique en règle du christianisme, il était pourtant tout désigné pour être le précurseur des mythistes. Porphyre de Tyr, philosophe néo-platonicien, auteur au IIIe siècle d’un traité Contre les chrétiens (vers 268) ne le fut pas non plus. Or, ces deux hommes connaissaient à la perfection le judaïsme ancien et les textes chrétiens. Ils disposaient d’une documentation bien supérieure à la nôtre. Pourtant, ils n’étaient pas mythistes.

Ils s’appuient aussi sur la distance de rédaction des Évangiles et leurs contradictions, ou encore sur la mise à l’écart « arbitraire » des évangiles apocryphes. Que cela vous inspire-t-il ?

Portés par la « grande Église », précédés d’aide- mémoire catéchétiques et de quelques sources antérieures détectées par les exégètes (source Q, document en langue hébraïque ayant servi à Luc pour rédiger son évangile de l’enfance, etc.), les quatre évangiles canoniques ont été écrits avant l’an 70, date de la destruction de Jérusalem et de son Temple par les armées de Titus. Le plus historique est celui de Jean, témoin oculaire, présent au pied de la croix et qui a hébergé Marie dans sa grande maison de Jérusalem. Qualifié de hiérus, c’est-à-dire de prêtre par Polycrate, évêque d’Éphèse au IIe siècle de notre ère, il s’éteignit dans cette ville en l’an 101.

Ces évangiles canoniques n’ont rien à voir avec les évangiles apocryphes, emplis de légendes et datant des IIe, IIIe, IVe ou Ve siècles. Ceux-ci sont, soit des textes hétérodoxes émanant de petites communautés vite marginalisées par rapport à la « grande Église » des Apôtres (Évangiles des Hébreux, des Ebionites…), soit des relations populaires et romanesques marquées par le goût du merveilleux (Protévangile de Jacques, Évangile arabe de l’enfance, de Joseph le charpentier…), soit encore des écrits de sectes gnostiques extérieures au christianisme (Évangile de Thomas, de Judas…). Écrits en dehors de Palestine, tous sont éloignés des réalités juives du Ier siècle.

Lire aussi : Sélectron : les perles théologiques de Michel Onfray

Existent-ils des historiens contemporains qui défendent cette thèse ?

Cette école n’a pas fait recette et n’a créé aucun courant d’adhésion autour d’elle. Universitaires, historiens de l’Antiquité, biblistes, exégètes ou archéologues sérieux, qu’ils fussent chrétiens, juifs ou agnostiques, rejettent aujourd’hui unanimement ses thèses. Ce qui était déjà une opinion insoutenable au temps des premiers mythistes devient absurde et loufoque au XXIe siècle, alors que des progrès considérables ont été accomplis dans la quête du Jésus de l’Histoire.

Qualifieriez-vous ces thèses de « complotistes » ?

Indiscutablement ! Dès 1827, pour se moquer des mythistes, le bibliothécaire de la ville d’Agen Jean- Baptiste Pérès avait publié une satire intitulée Comme quoi Napoléon n’a jamais existé. Le vainqueur d’Austerlitz ne serait qu’une personnification allégorique du Soleil ! Un canular bien mérité !

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