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Jean Lopez, Opération Barbarossa : voyage au bout de l’enfer

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Publié le

22 novembre 2019

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Six ans après leur biographie du maréchal Joukov, le Français Jean Lopez et le Géorgien Lasha Otkhmezuri publient un livre remarquable sur l’invasion de l’Union soviétique par Hitler. Un conflit qui éclate au matin du 22 juin 1941. Un conflit qui ne ressemble à aucun autre tant les proportions sont monstrueuses.

 

 

Quelles furent les origines idéologique et stratégique du plan Barbarossa ?

Dès les années 20, Hitler annonce dans Mein Kampf que l’avenir du peuple allemand réside à l’Est. Il s’agit de construire un empire colonial, semblable à celui des démocraties occidentales. Pour lui, l’édification de ces colonies passe par la destruction de l’État soviétique. Par conséquent, l’Allemagne doit s’allier avec un pays ayant des frontières communes avec la Russie. Ainsi Allemands et Polonais vont flirter ensemble durant les années 30. Jusqu’en mars 1939, Hitler se persuade qu’une entente avec la Pologne est possible. La Pologne, seul pays qui ait battu l’armée rouge en 1920 et qui doit servir selon les plans d’Hitler de base de départ pour l’invasion de l’Union Soviétique. Mais la Pologne choisit une autre option, elle se tourne vers les démocraties occidentales.

Pour Staline, Hitler engagé dans une guerre contre l’Angleterre, ne sera pas assez fou pour l’attaquer. Mais Hitler n’est pas un joueur d’échecs comme Staline, ce n’est pas un stratège bismarckien, c’est un joueur à la roulette qui mise tout sur une couleur.

Staline ne comprend rien aux intentions d’Hitler. Comment appréhende-t-il le phénomène hitlérien avant le 21 juin 1941 ?

Staline se méprend sur le nazisme comme tous les communistes se sont mépris. Pour eux le nazisme est la forme la plus agressive de la domination capitaliste. Ils n’ont pas compris le caractère radicalement neuf du nazisme. Alors qu’Hitler masse 140 divisions sur sa frontière en 1941, Staline pense maîtriser les Allemands par les accords économiques signés entre les deux pays. L’Union Soviétique fournit au IIIe Reich un million de tonnes de pétrole, un million deux cent mille tonnes de blé et des matériaux stratégiques comme le manganèse. Pour Staline, Hitler engagé dans une guerre contre l’Angleterre, ne sera pas assez fou pour l’attaquer. Mais Hitler n’est pas un joueur d’échecs comme Staline, ce n’est pas un stratège bismarckien, c’est un joueur à la roulette qui mise tout sur une couleur.

 

Au soir de l’attaque, quelles sont les forces en présence ?

Trois millions d’hommes constituent l’armée allemande. Ils sont appuyés par 4 000 chars. Ils vont attaquer la Russie, pays quarante-cinq fois plus grand que la France avec seulement un tiers de chars en plus que durant la campagne de 1940. De l’autre côté de la frontière, les Soviétiques possèdent une force équivalente. La supériorité germanique tient dans l’expérience. Les Allemands viennent de remporter trois grandes campagnes : en Pologne, en France et dans les Balkans. Les premières victoires en Russie révèlent les atouts traditionnels de la puissance militaire allemande : son encadrement remarquable, des communications modernes, une large délégation de pouvoir faite aux officiers de l’avant. Les Allemands cultivent l’initiative, contrairement à l’image que l’on a d’eux. Les chefs de la Wehrmacht sont souvent indisciplinés et très autonomes. En face d’eux, les officiers soviétiques sont corsetés et surveillés en permanence par les commissaires politiques. À la moindre erreur ils sont fusillés et leurs familles envoyées au goulag. Cette absence d’esprit d’initiative chez les Russes explique la pauvreté des communications. Très rapidement, les unités sont coupées entre elles et le commandement perd le contrôle des troupes.

 

En quoi la faiblesse de la logistique allemande a-t-elle contribué à l’échec du Plan Barbarossa ?

Traditionnellement, les Allemands mènent une guerre en position centrale. Ils ont des ennemis à l’Ouest et à l’Est. Ils ont un réseau de chemin de fer remarquable depuis la fin du XIXe siècle, réseau qui leur permet de transporter 500 000 hommes d’un front à l’autre en trois jours. Les derniers kilomètres pour rejoindre le front sont effectués en camion. Ce système logistique a fonctionné durant la campagne de France en juin 1940. Mais cette campagne s’est déroulée en été et les Allemands ont profité du réseau routier français, l’un des meilleurs d’Europe. La folie de transposer l’expérience de la campagne de France en Russie repose sur une hypothèse très optimiste : la Russie va être vaincue sur les 400 premiers kilomètres par des attaques concentriques. La logistique sera motorisée comme dans la campagne de France, il est donc inutile de compter sur le réseau ferré russe.

 

Lire aussi : Laurent Obertone, la guerre civile pour les nuls

 

Mais rapidement les Allemands vont se rendre compte de la médiocrité du réseau routier russe. Problème accentué par la disparité de leur flotte de camions. On compte deux mille modèles différents qui ont été réquisitionnés dans tous les pays occupés. La gestion des pièces détachées est impossible : il faut désosser deux camions pour en faire rouler un. Plus les Allemands avancent au rythme de leurs victoires éclatantes, plus ils s’aperçoivent qu’ils ne pourront pas se passer du chemin de fer. Mais Staline décrète la politique de la terre brûlée. Toutes les locomotives, toutes les signalisations, tous les points d’eau et de charbon sont détruits. Les Allemands ne récupèrent que 500 locomotives alors qu’ils en ont besoin de 5 000. Ils ne sauvent que 25 000 wagons alors qu’il en faut 300 000. Enfin, les Russes se sont battu bien au-delà des 400 premiers kilomètres et la logistique est devenue un cauchemar pour les Allemands.

 

Quel rôle ont joué la boue et le gel dans l’échec du plan Barbarossa ?

Les conditions météorologiques extrêmes ont joué un rôle mais celui-ci ne fut pas déterminant. Lorsque les Allemands arrivent devant Moscou, ils sont déjà complètement épuisés. Les lignes de ravitaillement sont rompues lorsqu’ils découvrent stupéfaits la capacité de résistance du régime soviétique. Pour eux, l’économie planifiée de la Russie devait s’écrouler au premier coup d’épaule. Erreur fondamentale de jugement : si le système communiste est incapable de fournir des biens de consommation à sa population, il n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il produit des tanks et des avions. Économie de commandement avec menace de mort à tous les niveaux, le système communiste sait parfaitement mobiliser les masses et improviser en permanence. C’est ainsi que fut industrialisée la Russie dans le chaos et la terreur.

Les SS ne furent pas les seuls à massacrer des juifs. L’adhésion au mythe de la menace judéo-bolchévique était largement répandue dans la Wehrmacht. Pour les soldats allemands, le partisan et le juif c’est la même chose.

Vous écrivez que les exactions sur le front de l’Est n’ont pas été perpétrées uniquement par les SS. Comment peut-on comprendre les nombreux crimes commis par la Wehrmacht ?

En 1933, Hitler hérite d’une armée possédant une culture militaire particulière. Depuis Frédéric II, il faut frapper très vite avec un maximum de force. Par conséquent c’est une armée avec une énorme tête combattante et une petite queue « logistique et sécurisation » qui traîne derrière. Il y a donc très peu de forces d’occupation. Pour se faire obéir, ces unités recourent à une terreur extrême et immédiate. Au moindre coup de feu dans un village où l’on croit avoir vu un franc-tireur, on brûle, on fusille, on déporte. Les SS ne furent pas les seuls à massacrer des juifs. L’adhésion au mythe de la menace judéo-bolchévique était largement répandue dans la Wehrmacht. Pour les soldats allemands, le partisan et le juif c’est la même chose.

 

Quelle est la portée pour la recherche historique de l’ouverture des archives soviétiques depuis Boris Elstine ?

Les archives montrent à quel point le système était contesté. Ukrainiens et Russes attendaient que les Allemands les libèrent du communisme. Les documents déclassifiés nous donnent une vision de la répression stalinienne durant la guerre et cela dépasse tout ce que l’on peut imaginer. C’est un des systèmes les plus abominables que l’être humain ait pu enfanter. Tant que nous ne l’aurons pas intégré, nous ne parlerons pas le même langage que les Polonais, les Tchèques, les Hongrois et les Roumains. Pour ces peuples, la libération en 1945 fut une nouvelle occupation.

 

Propos recueillis par Benjamin de Diesbach

 

 

BARBAROSSA : 1941 – LA GUERRE ABSOLUE Jean Lopez & Lasha Otkhmezuri Passés Composés 956 p. – 31 €

© Passés Composés

 

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