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Jean-Marie Le Pen : prophète en son pays mais paria volontaire

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Publié le

19 décembre 2023

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Si Jean-Marie Le Pen eut le talent en 1972 de prophétiser la France d’aujourd’hui dans nombre de ses dimensions, sa communication provocatrice contribua à transformer en paria celui qui souhaitait pourtant être un notable politique incarnant une fonction tribunicienne.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Jean-Marie Le Pen, c’est Marine Le Pen qui a su en parler le mieux. C’était en 2012, au congrès de Tours. Elle venait d’être élue présidente du Front national, et, devant la foule mais aussi devant lui, elle avait salué « la droiture, la noblesse d’âme, la persévérance, la vision » de celui, qui, près de quarante ans plus tôt, avait cofondé le Front national : « En 1972, avait-elle ajouté, nous étions encore en pleine période des Trente Glorieuses. Nous mesurons désormais à quel point il fallait une sensibilité hors du commun pour percevoir au milieu d’une société prospère et insouciante ce qui préfigurait la France dans laquelle nous vivons aujourd’hui. [Car] nous y sommes [et] nous mesurons aujourd’hui à quel point Jean-Marie Le Pen a eu raison. »

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Pour mesurer à quel point « Jean-Marie Le Pen a eu raison », il faut se reporter à la Déclaration d’intention du Front national, que l’on peut consulter sur le site Fragments sur les Temps présents. L’historien-chercheur Nicolas Lebourg, auteur de nombreuses études sur le FN qui font autorité, y explique que ce texte de sept pages, avec lequel le parti nouvellement créé va se présenter devant les électeurs aux élections législatives de 1973, a été adopté avant même la création du FN. Et qu’il est dû à Ordre nouveau, la principale composante du nouveau parti à la tête duquel Jean-Marie Le Pen est porté, lequel est alors réticent à trop insister… sur l’immigration !

« Immigration-invasion »

Ceci est parfaitement juste, mais il n’en demeure pas moins que Jean-Marie Le Pen va porter et défendre ce texte, puis, la rupture avec Ordre nouveau ayant été rapidement consommée, qu’il apparaîtra comme étant le seul à vouloir stopper l’« immigration-invasion » (comme dira bien plus tard Giscard). Après tout, peut- être Jean-Marie Le Pen avait-il pressenti que le thème, aussi important fût-il, n’était pas opportun et bien lui en prit, puisque, en 1973, Ordre nouveau fut dissous après que son meeting « Halte à l’immigration sauvage » ait été attaqué par la Ligue communiste, elle aussi dissoute.

Que dit donc, sur le sujet, la Déclaration d’intention du Front national ? L’essentiel. À savoir que « rien ne sert de veiller aux frontières, si une invasion pacifique et légale change la nature et le particularisme de la population française ». La formule « grand remplacement » n’y figure pas, n’ayant pas été encore créée, mais le sens y est. Lors de son premier passage à l’émission « L’Heure de vérité », sur la deuxième chaîne, en 1984, Jean-Marie Le Pen ne manquera d’ailleurs pas de rappeler que « le Front national s’honore d’avoir été la première formation, depuis dix ans, à essayer d’avertir les Français de ce danger mortel, évidemment beaucoup plus ressenti dans les milieux populaires que dans les milieux bourgeois », de « l’explosion démographique du tiers-monde, et particulièrement du monde islamo-arabe, qui actuellement pénètre notre pays, qui progressivement [est] en train de le coloniser ». Pas mal vu, non ?

Dans les autres domaines de la vie de la cité, la Déclaration d’intention de 1972 est tout aussi pertinente, en ayant pour intention de lutter contre la « décadence », qualifiée de « péril majeur de la France », cette décadence qui « détruit la famille », « affaiblit la nation », « ronge les principes sans lesquels les communautés disparaissent dans le chaos ». Quatre ans après Mai 68, on y trouve la dénonciation de tous les maux qui vont croître et prospérer durant un demi-siècle : le règne de « l’enfant-roi » et la « démission des parents » – à quoi le FN oppose que « c’est la famille qu’il faut glorifier » ; le délitement de l’école (« prolongement de la famille » bien plus qu’Éducation nationale !), auquel il faut répondre par le rétablissement de l’autorité et de la verticalité pour une bonne transmission du savoir ; le laxisme judiciaire, etc.

Dans les autres domaines de la vie de la cité, la Déclaration d’intention de 1972 est tout aussi pertinente, en ayant pour intention de lutter contre la « décadence », qualifiée de « péril majeur de la France », cette décadence qui « détruit la famille », « affaiblit la nation », « ronge les principes sans lesquels les communautés disparaissent dans le chaos ».

Dans le domaine du travail, cher au Rassemblement national de Marine Le Pen, le programme de 1972 se positionne en faveur de l’entreprenariat national dans une vision que Nicolas Lebourg qualifie d’« interclassiste », c’est-à-dire à l’opposé de la lutte des classes. Jean-Marie Le Pen renvoyait ainsi dos à dos le capitalisme international et l’économie nationalisée. En 2022, si Marine Le Pen mettra en avant « un projet national, social et populaire », elle n’y accolera plus le mot « droite » comme le faisait volontiers son père.

De la corpo à Tixier-Vignancour

Reste la question des provocations à connotations négationnistes (le fameux « point de détail ») ou antisémites de Jean- Marie Le Pen, du « Durafour crématoire » en 1988, pour laquelle il fut condamné, à la « fournée » visant Patrick Bruel en 2015, pour laquelle il sera acquitté. Il ne s’agit pas ici d’excuser le moins du monde ces dérapages récurrents qui contribuèrent à le rendre infréquentable aux yeux de beaucoup, mais de tenter de mieux cerner sa psychologie.

« Jean-Marie Le Pen est resté un président de Corpo » expliqua un jour Nicolas Kayanakis, ancien chef de l’OAS Métro Jeunes et figure consensuelle du milieu monarchiste. Il le disait en connaissance de cause puisqu’il avait connu Le Pen à la Corpo de droit à la fin des années 1940 et au début des années 1950. La Corpo n’était pas une association d’extrême droite mais elle regroupait les étudiants préférant la gaudriole aux relents marxistes des cathos de gauche de l’époque. Bref, on y était patriote, on y buvait sec et on y usait de blagues pas toujours drôles. Les deux hommes se retrouvèrent sous l’uniforme de lieutenant en 1956, mais en des points opérationnels différents, lors de l’opération de Suez où la France et l’Angleterre attaquèrent avec le soutien israélien l’Égypte de Nasser, s’attirant les foudres des États-Unis autant que de l’URSS.

La campagne de Tixier-Vignancour en 1965, dirigée par Jean-Marie Le Pen, se révéla quant à elle catastrophique, non en raison de Le Pen, mais du candidat. Incapable de parler aux téléspectateurs, l’avocat maurrassien vit son électorat potentiel filer cher le démocrate-chrétien Lecanuet dont la campagne fut d’une efficacité redoutable.

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Après cette défaite, Jean-Marie Le Pen se retrouva isolé, fréquentant un peu trop de vaincus de l’Histoire, par exemple d’anciens collabos et autres miliciens semblant tout droit sortis des Gens de la nuit de Michel Déon, des Épées de Roger Nimier ou du Petit canard de Jacques Laurent. Ces réprouvés formèrent en partie l’ossature du jeune Front national, d’où le procès anachronique fait encore aujourd’hui à Marine Le Pen et Jordan Bardella, qui n’y peuvent évidemment et strictement rien. Il reste que ces fréquentations de bar aiguisèrent visiblement de façon volontiers provocatrice et transgressive son intérêt pour la Seconde Guerre mondiale.

Jean-Marie Le Pen apparaît ainsi comme un cocktail détonnant d’élu associatif étudiant, d’officier para et de chef de cour des Miracles, ce qui n’a jamais conduit personne à la modération. Rajoutez-y ce « plaisir aristocratique de déplaire » dont parlait Dominique de Roux et vous aurez la recette du parfait paria volontaire dont Le Pen a usé et probablement abusé.

Voilà pourquoi au tribunal de l’Histoire, Jean- Marie Le Pen restera comme un prophète politique et un esthète de la provocation douteuse. Alea gesta est.

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