Le philosophe Jean Vioulac est l’un des seuls penseurs contemporains à affronter lucidement notre époque et à tâcher de déterminer sa situation inédite, celle de la « catastrophe », de la possibilité toujours plus proche de notre auto-anéantissement. Ce nouveau livre ne déroge pas à sa méthode habituelle : un style sobre et technique, dénué de toute facilité lyrique, mais d’autant plus brûlant par la profondeur des analyses. Il se confronte en permanence aux grands philosophes qui ont pensé notre modernité : Hegel, Marx, Freud.
S’ajoutent Pascal et Dostoïevski, longuement discutés dans ce volume, en tant qu’ils ont destitué la rationalité de l’homme et mis en évidence son intrinsèque folie. Pascal a bien vu la « folie dans l’histoire », l’égarement de l’homme, mais Vioulac rejette sa solution religieuse. Tel est en effet le geste critique qu’il accomplit envers les grands philosophes : démystifier leurs pensées, montrer qu’elles sont vraies à un autre niveau que celui dont elles avaient conscience. Les Grecs découvrent l’universel – c’est parce qu’à cette époque la monnaie opère réellement un processus d’équivalence de tous les biens. Hegel a pensé l’avènement de l’Esprit dans le monde par la négativité – en effet, l’universel acquiert une puissance démesurée, mais c’est précisément la catastrophe. Leibniz pense l’univers comme monadologie – son analyse métaphysique est essentielle pour penser les réseaux informatiques et le cyberespace. En somme, les philosophes du passé ne savaient pas ce qu’ils disaient ; on ne comprend que maintenant le sens et le niveau auxquels leurs propositions sont vraies, parce qu’on peut récapituler l’ensemble du processus.
Quelle est la catastrophe en cours ? La difficulté est qu’elle est à la fois parfaitement documentée par les sciences positives, mais si énorme qu’on ne peut que la fuir et la dénier. C’est le rôle irremplaçable de la philosophie de penser cet événement sans précédent, par une « généalogie de la logique aujourd’hui hégémonique ». Par elle, on découvre alors l’ampleur de la catastrophe, qu’on peut appeler « Anthropocène » : « L’humanité a quitté la nature pour un milieu qui est le résultat de sa propre activité, par laquelle elle a rationalisé et abstrait son environnement. »
Le capitalisme est un universel holocauste, qui sacrifie ce qui est à ce qui n’est pas, un vampire qui se nourrit des vivants
Cette aliénation de la nature est aussi celle des hommes, et tous sont asservis à un système productif capitaliste devenu automatique. Alors que ce sont les hommes individuels qui existent et ont de la valeur, notre époque est caractérisée par le grand remplacement de l’homme par la machine, le renversement par lequel le système des objets domine les sujets et se les asservit. Alors que l’homme se sert de l’outil, la machine au contraire se sert des hommes, se les subordonne et acquiert une sorte de vie d’automate, qui nous « manage » et nous contrôle. Le monde est bien gouverné par une Providence, non celle de Dieu, mais celle du système autonome cybernétique. C’est ce que Marx nommait le Capital : l’instauration d’un système machinique en Sujet. C’est toute la difficulté : penser l’auto-développement d’un ordre, l’autonomisation d’un système impersonnel et objectif. Tout fonctionne, mais personne ne le maîtrise !
Aussi bien les forces humaines des travailleurs que les ressources naturelles sont captées par la machinerie du Capital pour produire… de la valeur, de l’argent, c’est-à-dire rien que de l’abstrait. Le Capital se définit comme « l’autovalorisation de la valeur », quête de toujours plus, à tout prix. Ainsi, toute supposée « croissance », toute création est en fait une destruction. L’enrichissement abstrait est en même temps appauvrissement concret. Le réel, humain et naturel, est ainsi consumé par l’abstraction, le nombre, le numérique, bref l’irréel. Le capitalisme est un universel holocauste, qui sacrifie ce qui est à ce qui n’est pas, un vampire qui se nourrit des vivants. Il est le nihilisme, le monstre « Moloch qui réclame en sacrifice le monde entier », selon les mots de Marx.
Vioulac insiste en particulier sur le déchaînement de la puissance de l’abstrait par la numérisation. Celle-ci instaure un monde virtuel et idéel, au-dessus et contre le monde concret et charnel. Ainsi la métaphysique platonicienne se trouve étrangement réalisée. Nous vivons dès lors littéralement dans la schizophrénie, scindés entre notre existence charnelle et son double virtuel et spectral. « L’emprise du réseau est celle du spectacle, sa domination passe par le divertissement, et se divertir c’est consentir. »
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Mais pourquoi consentons-nous aussi passivement, sinon avec enthousiasme, à une telle aliénation de nos capacités humaines et un tel déchaînement de destruction ? Pourquoi consentons-nous à l’automatisation et à la mécanisation de notre société, de notre travail, de notre pensée, de notre vie ? Pourquoi cette servitude volontaire ? Dans un ultime effort, Vioulac tâche d’élucider le fondement de notre consentement à l’annihilation universelle. Au fond triomphe la « pulsion de mort » freudienne, ce désir secret de revenir à l’inanimé, d’être sans vie, de se décharger du poids de notre vie, en la mécanisant et l’automatisant. L’homme serait au bout du compte cet animal dénaturé, libéré, par lequel la négativité entre dans le monde et bientôt le détruit. « Assumer la spécificité humaine de la pulsion de mort conduit alors à redécouvrir Homo sapiens comme néguanthrope, être naturel issu du déni et de la négation de la nature. » L’humanité aura été ce bref et terrible surgissement de la liberté, s’auto-annihilant, bref un animal suicidaire.
Que penser d’une telle démonstration ? Il me semble possible d’en contester plusieurs présupposés philosophiques et de comprendre autrement la nature et l’humanité. Reste que tout esprit cherchant à penser sérieusement – s’il en reste – doit passer par ce crible, par cette entreprise de haute lucidité, malgré l’effroi, et s’il le peut, y répliquer. Et quoique la démonstration d’ensemble donne le vertige, mille analyses pénétrantes de détail – sur l’intelligence artificielle, le management, le sionisme, la Terreur, l’héritage, l’université, la science contemporaine – nous feront lever les yeux du livre et chercher désespérément une échappatoire, ou une espérance.

JEAN VIOULAC,
PUF, 682 p., 29 €





