Dans les années cinquante, les forces nationalistes se sont-elles emparées du dossier indochinois ? Quel rôle l’anticommunisme a-t-il joué ?
Par rapport à l’Algérie, la lointaine Indochine n’est pas une colonie de peuplement. L’occupation japonaise a aussi éloigné ce territoire de la métropole. Quand éclate la guerre avec le Viet Minh, l’Indochine a pratiquement quitté la conscience collective des Français. Pour toutes ces raisons, la guerre d’Indochine n’est pas abordée dans de bonnes conditions. L’idée selon laquelle elle est d’abord menée contre le communisme ne prend pas dans l’opinion, alors que la présenter ainsi aurait été le seul moyen de la légitimer.
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Cette idée n’est intégrée que par certains militaires, qui s’interrogent sur notre incapacité à gagner le conflit. Ces officiers, notamment le colonel Lacheroy, comprennent que les difficultés françaises viennent en partie du soutien de la population locale à la guerre asymétrique du Viet Minh, population enserrée dans un carcan idéologique défini par les cadres du parti. Lacheroy parle de hiérarchie parallèle pour désigner cet encadrement par le Viet Minh. Pour lui, une victoire face à ce système ne peut négliger la lutte idéologique.
En réaction à l’idéologie du Viet Minh, les officiers français se sont-ils politisés ?
La politisation arrive après la défaite. Les officiers français ont déjà conscience d’une guerre idéologique contre le Viet Minh, et se posent ensuite la question de la manière dont on peut gagner cette nouvelle forme de conflit. Cela va passer par les moyens d’action du
5e bureau d’action psychologique, qui puise dans les théories de Lacheroy. Ce dernier devient le principal penseur de la guerre anti-subversive. Au départ, ces officiers ne sont donc pas des idéologues, mais ils cherchent à aller au-delà du « comment gagner » pour déterminer « dans quel but gagner ». Leur doctrine d’action psychologique sera alimentée intellectuellement par les milieux catholiques intégraux notamment par la Cité catholique, dont les cellules sont nombreuses dans l’armée.
La politisation arrive après la défaite. Les officiers français ont déjà conscience d’une guerre idéologique contre le Viet Minh, et se posent ensuite la question de la manière dont on peut gagner cette nouvelle forme de conflit.
Jean-Yves Camus
L’indignation de ces officiers face à la perte de l’Indochine s’explique par le fait que beaucoup d’entre eux ont connu l’humiliation de la débâcle en 1940 et voient dans cette nouvelle défaite la marque d’une République velléitaire qui ne donne pas à son armée les moyens des missions qu’elle lui assigne. En Algérie, ils vont retrouver un conflit asymétrique, avec une classe politique confuse quant aux buts de guerre. En 1961, ils sont nombreux à tomber dans l’illégalité avec le putsch, alors qu’ils ont pour beaucoup des titres de résistance incontestables, restent sous le coup des humiliations successives de 40 et de l’Indo et ont un sentiment d’abandon de la part des élites politiques.
Le coup d’État du 13 mai a été soutenu par la 10e division parachutiste, dont beaucoup de régiments étaient à Diên Biên Phu. Peut-on établir un lien entre ce putsch et le départ d’Indochine ?
Oui, ces régiments parachutistes savent combien des leurs ils ont laissés dans la cuvette, et dans quelles conditions. Ils ont aussi vu, via le sort des prisonniers après la bataille, la violence du système communiste et la déshumanisation à laquelle il conduit. Ils ont compris, contrairement à l’opinion en France, qu’ils avaient combattu le totalitarisme. Pour eux, le FLN s’inscrit dans la même mouvance idéologique, puisqu’il est soutenu par les milieux progressistes en métropole et l’URSS.
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Retrouve-t-on à l’OAS des anciens de l’Indochine ?
À la pelle ! On peut citer le colonel Gardes, le général Vanuxem, Lacheroy lui- même. Je ne dirais pas que c’est presque tous leur cas mais enfin… L’Indochine a très profondément marqué ces hommes, souvent issus de troupes d’élite. Il y a eu une fascination pour cette terre très intense chez ceux qui y ont séjourné. On peut la voir dans les films de Schoendoerffer, dans les multiples écrits de combattants français qui ont insisté sur le rôle des supplétifs indochinois, et sur leur vaillance. Leur abandon est pour ces militaires un avant-goût de celui des harkis.





