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« Les Institutions invisibles » de Pierre Rosanvallon : politique spectrale

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Publié le

19 décembre 2024

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Confiance, autorité, légitimité : dans « Les Instituons invisibles », Pierre Rosanvallon situe avec justesse nos blessures politiques. Mais son constat grande-ampleur contraste avec l’impuissance de ses solutions.
© La Mort de César par Vincenzo Camuccini

Dans De l’Esprit des lois, Montesquieu distinguait la loi et les mœurs : il y a d’un côté les institutions formelles du législateur, et de l’autre celles plus incarnées de la nation. Inlassable archéologue de la démocratie française, l’historien Pierre Rosanvallon propose dans un nouvel ouvrage d’y ajouter une troisième dimension : les « institutions invisibles », que sont la confiance, l’autorité et la légitimité. Plus psychologiques, interactives et instables que les autres, de l’ordre du moral des sociétés dont elles incarnent la face vivante, ces institutions aussi insaisissables que fondamentales ont une double fonction : organiser le commun et produire du temps social. « Ces institutions invisibles sont les plus efficaces des moyens de gouvernement en même temps qu’elles peuvent exprimer, lorsqu’elles font défaut, les oppositions les plus sourdes et constituer les résistances les plus insurmontables. » Toute notre crise politique est là, et voilà notre ponte de la social-démocratie, professeur au Collège de France et directeur d’études à l’EHESS, embarqué sur une pente aux fortes potentialités antimodernes – car on touche là à des processus souterrains fort peu malléables.

Croit-il sérieusement boucher un trou béant, lié la dislocation d’une communauté de destin, en recourant à des artifices anonymes et techniques de seconde zone, qui ont l’allure de pansements sur la jambe d’un lépreux ?

S’ensuit une très riche enquête sur l’histoire de ces institutions, à la croisée de l’étymologie, de la philosophie et de l’histoire des représentations, depuis l’Antiquité jusqu’à la geste gaullienne. Après avoir étudié leurs différents supports (le « commun instrumental », les « évidences partagées » et les « imaginaires constituants »), Rosanvallon pose un constat impeccable : accusées d’archaïsme, ces institutions ont été petit à petit dévalorisées par le moderne, avec le souhait à terme de s’en débarrasser. « Le propre des institutions invisibles est de s’identifier à des relations sociales, avec la dimension de subjectivité que cela implique. […] Le projet moderne vise au contraire à objectiver le monde, à le dépersonnaliser, à l’anonymiser pour lui donner une assise stable. » Ainsi, la confiance a été remplacée par la certitude juridique du contrat et l’objectivation mathématique de l’assurance. La légitimité, renvoyant à l’ancien horizon de l’unanimité, devait être superposée par le jeu démocratique à la légalité, au point que celle-ci finirait par résorber celui-là. L’autorictas a été éclipsée par la potestas de la souveraineté. Mais la crise actuelle le démontre, ces rabattements positivistes n’étaient qu’un funeste mirage : l’heure est à la réhabilitation.

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Prisonnier de son social-démocratisme, Rosanvallon devait toutefois accoucher d’une souris. Il y avait urgence à ausculter, le diagnostic paraît très juste, mais la chirurgie est grossière. Aussi décalque-t-il, en plus de quelques formules généreuses, ses conclusions établies dans La Légitimité démocratique. L’autorictas sera ressuscitée par les Autorités administratives indépendantes, en ce qu’elles s’imposent à tous par leur objectivité et leur indépendance. La confiance succèdera à la défiance quand les politiques redeviendront vertueux, grâce à la veille de la HATVP. Outre des politiques publiques inclusives, la légitimité sera sensible quand seront mises en valeur les institutions qui incarnent la mémoire active de la volonté générale, type le Conseil constitutionnel. Croit-il sérieusement boucher un trou béant, lié la dislocation d’une communauté de destin, en recourant à des artifices anonymes et techniques de seconde zone, qui ont l’allure de pansements sur la jambe d’un lépreux ? Pour refaire du commun, plutôt que de causer nation, il veut alimenter la centrifugeuse horizontale (chaque citoyen doit devenir un « chercheur en intérêt général » soumis à l’autorité collective de pairs égaux), quand notre société à l’agonie crie son besoin de substantiel, de vertical et de transcendantal. C’est la tête qui est touchée, et par là que l’être politique se disloque. Les institutions invisibles gisent-elles dans les décisions d’une autorité administrative, ou dans les hommages à la reine Élisabeth ? Bref, c’est d’un agent coagulateur que tout repartira.


LES INSTITUTIONS INVISIBLES, PIERRE ROSANVALLON, Seuil, 336 p., 23,50 €

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