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John Ruskin : The Economist

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Publié le

3 décembre 2024

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Oublié de ce côté de la Manche, le critique d’art britannique John Ruskin (1819-1900) fut l’un des plus formidables précurseurs du christianisme social.
© Autoportrait par John Ruskin (1875)
© Autoportrait par John Ruskin (1875)

À l’heure des débats sur le budget, il nous faut constater avec regret l’amnésie des droites françaises, toutes oublieuses de leur tradition de pensée originelle, le catholicisme social, au profit d’un ralliement général au libéralisme économique, doctrine de l’intérêt égoïste qui voit en l’autre une chose au lieu de reconnaître en lui un frère. Et il nous paraît urgent, en ces temps de sécheresse, de retourner nous abreuver aux saintes sources – y compris quand celles-ci se trouvent outre-Manche.

Avec son double Thomas Carlyle, John Ruskin fait partie de ces quelques grandes âmes qui surent échapper au funeste cours du dix-neuvième siècle, où la fumée des usines étendait son noir voilage sur le ciel britannique et les sirènes de l’argent détournaient ses plus prometteurs enfants, pour s’unir encore au Créateur. « Je hais tout libéralisme comme je hais Belzébuth et je me tiens avec Carlyle, seul désormais en Angleterre, pour Dieu et la Reine. » Il faut imaginer l’accueil furieux que cet esthète – « professeur de goût » et « initiateur de beauté » de l’Europe, dira Marcel Proust, traducteur de sa Bible d’Amiens (1885) – reçu des « experts » une fois descendu combattre dans leur arène. Fils unique d’une riche famille puritaine ayant fait fortune dans le commerce d’alcool, éduqué à domicile avec une insistance sur l’art et la religion, lecteur insatiable féru de minéralogie autant que de poésie, c’est à la faveur d’un Grand Tour en Italie qu’il se consacre à la critique artistique et se trouve d’emblée adoubé avec ses Modern Painters (1840), dans lequel il prit fait et cause pour William Turner. Il devint rapidement parrain du mouvement préraphaélite, théoricien de l’architecture influencé par Viollet-le-Duc, aussi fondateur du mouvement décoratif Arts and Crafts avec William Morris, qui entendait rapprocher beaux-arts et arts appliqués, en réhabilitant les techniques traditionnelles et les guildes.

Lire aussi : Thomas Carlyle : Héros du petit peuple

Mais de son œuvre prodigieuse (99 volumes), c’est le volet social qui nous intéresse, et particulièrement Unto this last, texte paru en 1862 et réédité par L’Échappée sous le titre Il n’y a de richesse que la vie – livre « qui restera le plus sûrement et le plus longtemps de toute mon œuvre ». Réunissant quatre articles parus dans le Cornhill Magazine, il s’y attaque, en chrétien, d’une plume vigoureuse et nourrie des Saintes Écritures, aux funestes leçons des maîtres du libéralisme classique, alors même que l’Angleterre industrieuse semble à ses contemporains juchée sur le toit du monde. « Le Créateur des hommes n’a pas voulu que les actions humaines fussent guidées par la balance des intérêts, mais par la balance de la justice. » Moins vitupérant que Carlyle, plus technique et précis en ce qu’il prend au sérieux les termes de l’adversaire pour les retourner contre lui (voir ses savants jeux de définition), il se fait l’avocat d’un modèle fondé sur la convivialité, la coopération et l’amour, en lieu et place d’un capitalisme prédateur, entendre l’exploitation des inégalités par quelques-uns pour les accroître à leur profit.

Il montre que l’homme, loin du mécanisme libéral, est mû par ses affections autant que par son intérêt, donc que le travail dépend de la qualité des relations humaines. La richesse étant un rapport de pouvoir (« La force de la guinée que vous avez dans votre poche dépend entièrement de l’absence d’une guinée dans la poche de votre voisin »), il nous invite à jeter un regard moral sur la manière dont elle est acquise, plutôt que de s’en tenir aux bestiales lois du marché (« Pour devenir riches scientifiquement, nous devrons devenir riches justement, et par conséquent, connaître ce qui est juste »), propose des réflexions intéressantes sur l’égalité salariale (afin que la différence se fasse sur la qualité du travail), espère que l’économie politique, celle de l’optimum social et du bien commun, prendra le pas sur l’économie mercantile, conclut que la richesse n’a de sens que mis au service de l’épanouissement de la vie, appelle finalement la sainteté à triompher partout (« Défendez votre droit à être nourris, mais défendez plus fort encore votre droit à être saints, parfaits et purs »). S’il est un livre à lire et méditer en cette fin d’année, c’est bien celui-là, véritable chef-d’œuvre du christianisme social. « Tout cela paraît étrange. Et pourtant, la seule chose étrange est que ça le paraisse. »


IL N’Y A DE RICHESSE QUE LA VIE, JOHN RUSKIN, L’Échappée, 128 p., 11 €

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