Terre d’élection du libéralisme en même temps que spectatrice des troubles inouïs qui secouaient le continent, la Grande-Bretagne a fourni au XIXe siècle quelques-uns des meilleurs pourfendeurs du monde moderne, depuis le Burke des Réflexions sur la Révolution jusqu’au prodigieux Chesterton, en passant par John Ruskin, dont l’œuvre artistique ne doit éclipser le magistral critique social qu’il se fit dans Il n’y a de richesse que la vie. Il faut ajouter à ce vénérable panthéon leur contemporain Thomas Carlyle, véritable homme-siècle naît en 1795 quand Wellington n’avait jamais entendu parler de Bonaparte, et mort en 1881 comme le red tory Benjamin Disraeli, alors que l’ère victorienne entrait dans sa dernière séquence.
D’un ton féroce aux accents prophétiques, jouant de sarcasmes, d’exagérations et de néologismes, son texte est un appel au sursaut face au scandale de la pauvreté et du matérialisme
La réédition de l’un de ses chefs-d’œuvre, Passé et présent, par Les Belles Lettres nous donne à redécouvrir un très grand écrivain injustement oublié, pour cause de réputation sulfureuse. Pamphlétaire furieux et dogmatique, croyant antidémocrate et antiprogressiste, réputé raciste et esclavagiste : toutes les lignes de son CV l’accusent – mais le professeur Thibaut Matrat lui rend justice dans une préface absolument remarquable. L’Écossais n’est certes pas le plus rigolo. Issu de la petite noblesse désargentée et élevé dans un protestantisme austère pour devenir pasteur, revenu à la foi grâce à l’idéalisme et au romantisme allemands (il traduit puis entame une correspondance avec Goethe) après un temps de relâchement, Carlyle est un autodidacte prosélyte qui veut ramener le monde à Dieu. Honnête et droit comme un chêne, refusant salariat et hommages par peur des compromissions, marié platoniquement, c’est depuis son exil montagnard qu’il commence à attaquer le siècle avec un roman volcanique mais un peu foutraque, Sartor Resartus. Débarqué à Londres à cause d’une disette, le « Sage de Chelsea » acquiert une réputation européenne grâce à son Histoire de la Révolution française (1837) – livre qu’il doit écrire une deuxième fois après que John Stuart Mill perdit le manuscrit.
Œuvre de circonstance écrite en quatre semaines pour répondre aux turbulences que traverse le pays, Passé et présent (1843) met en parallèle la misère sociale et morale provoquée par l’industrialisme, dénoncée au même moment par son ami Dickens, et la vie réglée d’un monastère du XIIe siècle. D’un ton féroce aux accents prophétiques, jouant de sarcasmes, d’exagérations et de néologismes, son texte est un appel au sursaut face au scandale de la pauvreté et du matérialisme. Pour lui, l’obscurantisme médiéval que tancent les progressistes fut mille fois plus lumineux, charitable, humain comme on dit, que cette modernité libérale ayant, au nom de l’utilitarisme benthamien et du triomphe général de l’argent, bafoué l’éminente dignité du pauvre et signé la victoire temporelle de Mammon – cette « philosophie des cochons », ailleurs des « castors ». Les fabriques de coton tournent à plein régime, mais les dos de ses travailleurs sont nus. « Nous avons oublié que le paiement en espèces n’est pas l’unique relation entre êtres humains. » Mais en se séparant de Dieu, l’homme a déplacé son besoin d’adoration sur la Matière, et fut par-là projeté dans l’ère dégénérée du mécanisme. « Le centre de l’universelle gangrène sociale, c’est que l’homme a perdu son âme. »
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Carlyle renverse les idoles, comme la démocratie, nom donné à la confiscation du pouvoir par des ploutocrates dilettantes et menteurs (« chiennerie »), ou la liberté moderne, qui a isolé l’homme de ses semblables pour le précipiter dans les abysses (« Te voilà émancipé de tous les hommes, mais vis-à-vis de toi-même et du diable ? »). Balayant les faux remèdes miracles, lui espère une révolution des cœurs qui passerait par le travail – non pour l’argent, mais en ce qu’il est une prière – et par le culte des Héros (thème développé dans un livre de 1841). Car pour être élevées et sauvées, les petites gens doivent être dirigés par une Aristocratie de Talent (les capitaines d’industrie sont appelées à devenir une nouvelle chevalerie), suscitée par Dieu pour réveiller les âmes et conduire les « légions humaines » dans Son giron.

Lettres, 336 p., 29 €





