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« Juste une illusion » : mémoire truquée

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Publié le

15 avril 2026

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Faut-il en finir avec les années 80 ? Après « L’ Amour Ouf » et « Nos Enfants après eux », c’est au tour du duo Olivier Nakache – Éric Toledano de nous livrer sa version d’une décennie plus que fantasmée – et dont le ressassement sans fin pourrait légitimement commencer à nous énerver. S’il fait preuve d’une générosité communicative dans le genre, Juste une Illusion est aussi et surtout un beau film sur la versatilité des souvenirs.
© Juste une illusion

On leur prédit un succès sans précédent avec ce film, et pour cause, c’est probablement leur meilleur. Leur plus personnel aussi : en racontant leur jeunesse banlieusarde dans les années 80, tout en évoquant ouvertement leur judéité, Olivier Nakache et Gilles Toledano touchent ce qui fait le fondement de leur cinéma : une fibre populaire, voire universelle, mais qui n’oublie jamais d’évoquer son propre médium. Juste une Illusion, comme le rappelle son titre, est d’abord un film sur le cinéma, sur la façon dont la mise en scène permet au final d’organiser ses souvenirs et de hiérarchiser ses émotions. On pense presque – sans vouloir leur lancer trop de lauriers – à The Fabelmans de Steven Spielberg, qui n’est pas tant un film autobiographique qu’un film sur l’impossibilité à faire un film autobiographique. C’est précisément cette impossibilité qui est au centre de Juste une Illusion.

Eighties en force

Il y a donc deux films en un : le premier s’impose comme une aimable chronique familiale de l’année 1985, dans laquelle une famille de Séfarades tente de mener sa barque malgré l’adversité. Sur ce plan, le cahier des charges est rempli, avec son lot de personnages attachants et de passages presque obligatoires qui entérinent une sorte de classicisme revisité : apprentissage amoureux, satire sociale et chronique mélancolique des temps passés. Il faut dire que le duo n’a pas son pareil pour convoquer les souvenirs qui font mouche – et qui ne manqueront pas de toucher ceux qui sont nés dans les années 80 : les Renault 21, les premiers ordinateurs Apple qui occupaient tout un hayon d’utilitaire, l’inoubliable Valise RTL présentée par Fabrice et qui a fait péter les plombs de la France entière, les jeans taille haute et leurs t-shirts bouffants assortis, ce bon vieux duel entre chauves-souris de la cold wave et apôtres solaires du funk, sans oublier – last but not least – les vidéos-clubs et leurs coins pour adultes qui faisaient fantasmer des hordes d’adolescents séborrhéiques venus s’encanailler – tout en louant au passage un bon Sam Raimi. On appréciera l’extrait du très culte La Ruée vers Laure qui nous tirerait presque des larmes d’émotion – nous rappelant qu’en ces temps, le cinéma X n’était qu’un cinéma de genre comme les autres.

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Éloge du discours direct

Une époque aussi où la parole comptait davantage : fins dialoguistes, Nakache et Toledano nous rappellent les joutes verbales à l’intérieur du couple, les conciliabules secrets des adolescents comploteurs, les confessions intéressées au rabbin du coin… toute une gamme de discours admirablement joués (Louis Garrel et Camille Cottin, notamment, liés par une alchimie authentique – mais aussi Pierre Lottin, toujours parfait en Français moyen) qu’on aurait presque oublié à force de communiquer intégralement par SMS. Cette force de la parole, c’est peut-être la seule relique des années 80 qui n’est pas surjouée dans cet inventaire parfois décoratif. C’est peut-être au fond l’unique sujet de la comédie : comment la parole, en tant que dispositif, vient à bout des situations de crise – à ce titre, la comparaison entre les parents du petit Dayan et ceux de son camarade italien, fait office de déclaration d’intention (au final, c’est le couple qui se dispute qui est dans le vrai, et non ce couple apparemment parfait que jalouse le jeune héros).

Passés recomposés

L’émotion de Juste Une Illusion n’est pas seulement contenue dans cet éloge du discours ni dans ce catalogue de références, d’objets et d’icônes tirés des années 1980. Justement, le film évite tout fétichisme mémoriel en investissant ses personnages d’une émotion réelle – et ce rappelant que plus une émotion est vraie, plus le souvenir qui la porte est sujet à caution. Ainsi le film passe-t-il son temps à rappeler que la mémoire est partiale et trompeuse, si elle ne dispose pas d’un médium adapté. Tous les souvenirs exposés au long du métrage sont donc à double-fond. Autant de souvenirs truqués, à commencer par cet environnement rassurant qui semble constamment avouer sa nature de décor de cinéma : la cassette vidéo de La Ruée vers Laure, les cassettes audios détenues par le grand frère (et sur lesquelles pèsera un mystère non résolu), ou encore la fameuse photo d’Helmut Kohl et de François Mitterrand – qui fera l’objet d’un excellent canular, sans oublier le déballage du très austère ordinateur de bureau et qui sera en réalité l’occasion d’un autre déballage – quasi-adultérin… Tous les objets ont une fonction cachée et tous les souvenirs dissimulent un envers – à l’exception de la jeune Anne-Catherine (excellente Jeanne Lamartine) pivot du film, puisqu’il n’y a pas de bon film autobiographique sans une histoire d’amour adolescente qui consume tout sur son passage. Mais là encore, l’être aimé est d’abord vu comme un trucage de plus qui empêche presque la mise en scène, la condamnant aux focales longues et aux plans de coupe.

Fantasme collectif

Forcément, l’être aimé, c’est aussi la naissance d’une « pulsion scopique » qui est au cœur de la vocation du cinéma et qui sera tout entière contenue dans la révélation amoureuse – amour qui se servira des tropes du cinéma de l’époque – notamment celui de Claude Lelouch – pour éclore et trouver enfin un moyen de se déclarer. Sans parler évidemment des souvenirs émus que la mère de famille raconte à son fils sur leur arrivée en France, des souvenirs qui seront revus à la baisse par une réalité forcément décevante. Rien n’est vrai dans les souvenirs, semble nous dire le duo, puisque tout y est constamment réécrit par le fantasme ou par le collectif. Alors que faut-il retenir des années 80 selon Nacache et Toledano ? SOS Racisme, Jean-Louis Aubert, soit la grande supercherie mitterrandienne qui prenait forme et dont nous payons encore le prix ? Tout le bataillon de références est bien là et on comprend « d’où les auteurs parlent », comme on dit. Mais ce legs politique n’est-il pas aussi, précisément, juste une illusion ?


JUSTE UNE ILLUSION (1H55) Avec Louis Garrel, Camille Cottin, Pierre Lottin. En salles le 15 avril.

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