Michael Haneke recommandait à ses étudiants en cinéma de choisir pour leur premier film un sujet qui leur soit proche, leur grand-mère plutôt que la Shoah. Le collectif catalan Col·lectiu Vigília l’a pris au mot avec le très beau L’Âge imminent dont la réalisation est partagée par Clara Serrano Llorens et Gerard Simó Gimeno. Une octogénaire vit en osmose avec son petit-fils de 17 ans, Bruno qui semble avoir renoncé à ses études et les fait vivoter en livrant des repas. Les deux n’ont aucune autre famille, et Natividad se sent décliner. Une assistante sociale apprend au jeune homme qu’une place en maison de retraite s’est libérée. L’argument simplissime, une tranche de vie additionnée d’un dilemme, est transcendé par la frontalité et la justesse du regard qui supprime tout superflu. Il suffit d’imaginer un cinéaste français s’attaquer à un tel scénario pour saisir tout ce à quoi on a échappé : pas de misérabilisme ni de sensiblerie, aucun prêchi-prêcha social convoqué pour émouvoir et rassurer le spectateur. Le naturalisme ici à l’œuvre a abandonné les béquilles de la dramatisation. On pense à certains films de Jaime Rosales sans le recours à une forme-dispositif.
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Tout tient par une mise en scène qui choisit les vertus de l’invisibilité. La proximité des visages et des corps n’empêche pas une pudeur qui ne se donne jamais en spectacle. Un unique plan sur les jambes abîmées et variqueuses de Natividad dit tout de la vieillesse. L’emploi de cadres serrés montre le lien impossible à trancher entre l’aïeule et son petit-fils. Quand, aux deux-tiers du film, un plan large montre pour la première fois la disposition de l’appartement avec l’apparition d’une sous-locataire qui envahit leur espace, on sent le monde littéralement toquer à leur porte. L’amour, opportunité que n’a pas envisagée Bruno, surgit plus loin comme une inquiétante promesse, avec le beau détail d’un chargeur qu’on doit brancher. L’heure de la décision viendra, porteuse d’une unique larme. Miquel Mas Martinez et Antonia Fernandez Mir, tous deux amateurs, sont confondants de naturels, et le premier mieux encore, vibrant d’une jeunesse qui n’ose s’éveiller. De grands films ont traité des rapports entre générations et de la valse cruelle qui les fonde, notamment dans le cinéma japonais, Voyage à Tokyo (Yasujirô Ozu, 1954) ou La Ballade de Narayama (Shôhei Imamura, 1983). Mais aucun jusque-là n’avait osé à ce point la transparence et la ténuité. « L’homme arrive novice à chaque âge de la vie. », écrivait Chamfort. Rarement cette maxime n’aura été rendue aussi sensible.
L’ÂGE IMMINENT (1 h 14), de Clara Serrano Llorens et Gerard Simó Gimeno, avec Miquel Mas Martinez, Antonia Fernandez Mir, en salles le 12 mars.





