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La future monnaie de remplacement du franc CFA, l’éco ne constitue pas un meilleur compromis monétaire que le système actuel pour assurer l’intégration économique des États d’Afrique de l’Ouest, et donc leur émancipation de la garantie française.
Entretien avec Loup VIALLET, expert de l’économie africaine, auteur du blog « Questions africaines ».
Plusieurs pays africains ont annoncé abandonner le franc CFA, pourquoi ?
Vous aurez remarqué que l’annonce du remplacement du franc CFA par l’éco a été portée par les présidents de la République française et de la République de Côte d’Ivoire depuis Abidjan en l’absence des présidents des sept autres États concernés par cette réforme. Si les États africains avaient choisi d’abandonner purement et simplement le franc CFA et sa parité fixe avec l’euro, ils l’auraient annoncé collectivement depuis le conseil des chefs d’État et de gouvernement de l’UEMOA, l’instance de décision collégiale qui les réunit.
En réalité, la décision officielle ne pourra être prise qu’en juin prochain.
C’est sans doute à cause d’une absence de consensus africain sur la question que le président de la puissance qui garantit la monnaie africaine et le président de la première économie de la zone franc d’Afrique de l’Ouest ont décidé de peser ensemble pour imposer leur projet de transformation de la coopération monétaire. En réalité, la décision officielle ne pourra être prise qu’en juin prochain, lors du prochain sommet franco-africain de Bordeaux 2020. Il se peut donc qu’elle rencontre quelques réticences ou qu’elle comporte des amendements d’ici-là.
Quant aux motivations, elles sont de plusieurs ordres. D’abord la réputation du franc CFA est de plus en plus mauvaise en Afrique comme en Europe : il est perçu comme une permanence coloniale dans les relations franco-africaines et cette suspicion nourrit le ressentiment et la haine de la France. Le franc CFA est devenu un symbole anti-Français. Ensuite, au-delà des polémiques, il est légitime que les États et les populations africaines s’interrogent sur l’avenir de leur monnaie commune ainsi que sur les manières d’accroître leur autonomie politique et économique.
Le franc CFA est devenu un symbole anti-Français.
A ce sujet, le projet de création d’une monnaie ouest africaine nommée elle aussi « éco » et qui a elle aussi vocation à se substituer au franc CFA, n’est pas nouveau. Il représente une alternative que les États d’Afrique de l’Ouest étudient avec la CEDEAO et repoussent régulièrement depuis vingt ans. Parce qu’il n’est pas encore crédible du point de vue de la convergence économique d’une part, et parce que les États de la zone franc redoutent qu’une union monétaire avec le Nigéria (destiné à en être le barycentre) les assujettisse et ruine leurs économies. Ainsi le nouveau projet de création de l’éco vient se substituer à un projet régional ouest africain toujours en cours d’étude, porté par le Nigéria, à qui cette annonce peut sonner comme un défi.
Parmi toutes les réformes et tous les scénarios possibles, cette réforme de l’éco semble particulièrement précipitée. Elle supprime des symboles gênants de la coopération monétaire franco-africaine (le compte d’opération, la présence d’administrateurs français dans les institutions de la zone franc, le nom de la monnaie) tout en maintenant la garantie française de convertibilité illimitée de la future monnaie « éco » en euros mais cette fois, sans contreparties.
L’éco verra sans doute le jour, mais sa création ne permettra pas d’apaiser les tensions qui ont nourri la polémique sur le franc CFA.
A défaut d’être historique, cette réforme est symbolique, électorale. Le président français cherche d’un côté à supprimer ce symbole anti-Français pour rendre plus acceptable la présence des militaires Français au Sahel, pour assurer une meilleure protection aux citoyens français et redresser la confiance entre la France et ses partenaires en Afrique. Mais aussi pour s’assurer la fidélité du président Ivoirien. En effet, en accédant à la demande populaire d’en finir avec le franc CFA, Alassane Ouattara pourrait envisager favorablement sa réélection à la tête de la République de Côte d’Ivoire en octobre 2020 prochain.
L’éco verra sans doute le jour, mais sa création ne permettra pas d’apaiser les tensions qui ont nourri la polémique sur le franc CFA. Au contraire, de nombreux éléments permettent de comprendre qu’elle les aggravera.
Est-ce que cette décision va relancer l’économie africaine ?
Ce serait plutôt l’inverse.
Les économies ouest-africaines connaissent une croissance dynamique depuis vingt-cinq ans. Leur principal problème est que les sources de cette croissance sont encore insuffisamment diversifiées, aussi leurs États restent rentiers et leurs économies continuent à dépendre d’éléments impossibles à maîtriser : variations du climat, de l’offre et de la demande extérieures, cours mondiaux des matières premières.. Pour gagner en autonomie et en maîtrise sur leur propre développement économique, les États de la zone franc d’Afrique de l’Ouest avaient choisi en 1994 de développer leur union monétaire en créant entre eux une communauté économique, un marché commun. L’idée était de profiter de la garantie française de disposer d’une monnaie stable dans des économies instables le temps de construire l’autonomie économique et financière de la région. Mais ce marché commun, dont l’accomplissement est la clé pour que les États ouest-africains puissent envisager sereinement de se passer de garantie extérieure, est au point mort depuis une dizaine d’années.
L’idée était de profiter de la garantie française de disposer d’une monnaie stable dans des économies instables le temps de construire l’autonomie économique et financière de la région.
Inversement aux États de la zone euro qui ont créé leur monnaie après avoir développé une intégration économique, l’UEMOA s’est fondée alors qu’elle ne représentait qu’entre 10 à 15% du commerce extérieur de ses État-membres, déjà unis par une monnaie commune. Vingt-cinq ans après, l’intégration régionale n’a pas avancé, et ce, pour de multiples raisons, qui tiennent autant à la hausse de la demande en matières premières des pays Émergents qu’à la bonne volonté des États-membres. Quant au projet d’éco, il ne prévoit pas l’approfondissement de l’intégration économique ouest-africaine, et semble plutôt à même d’accélérer le morcellement économique de la région si l’objectif d’élargissement du périmètre de la zone franc actuelle à d’autres États voisins, tels le Ghana ou la Guinée est maintenu.
Pire encore : en maintenant la garantie française sans plus aucune contrepartie du côté africain, la nouvelle monnaie ouest-africaine risque d’entretenir les chefs d’États dans des réflexes de dépendance déjà bien identifiés, qui consistent à s’appuyer indéfiniment sur l’assurance de stabilité extérieure pour maintenir les rentes, laisser filer les déficits et ne pas conduire les politiques permettant la diversification du tissu économique africain.
Vous comprendrez que dans ces conditions il sera encore plus difficile pour les États ouest-africains de construire leur autonomie financière, préalable essentiel pour se passer de la garantie extérieure de leur monnaie commune sans risquer l’effondrement économique. L’éco va renforcer le piétinement économique ouest-africain et accentuer sa dépendance financière externe.
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Faut-il y voir une seconde décolonisation ?
Une forme de seconde décolonisation, comme vous dites, a déjà eu lieu dans les années 1990. Un système que l’on pourrait qualifier d’ « indirect rule » (de gouvernement à distance) à la française de l’ancien pré carré africain a pris fin à ce moment-là, malgré le maintien de liens et de symboles forts comme le franc CFA, ou la présence encore significative de grands groupes français dans ces pays. Plusieurs éléments permettent de l’identifier : cette décennie a vu mourir Elf, prendre fin le système de l’aide liée ainsi que le contrôle des capitaux en zone franc ; les Français ont ancré leur intégration économique en Europe et abandonné leur monnaie avec la création de l’euro, les États Ouest-africains ont fondé leur communauté économique et adopté des institutions communautaires.
Pourtant les économies ouest-africaines n’ont pas émergé.
La majeure partie des débouchés économiques et approvisionnements énergétiques de la France en Afrique se situe désormais hors de la zone franc, quant aux États ouest-africains, ils ont démultiplié leurs partenariats économiques et leurs bailleurs de fonds. Dans le commerce extérieur de la zone franc d’Afrique de l’Ouest la Chine fait aujourd’hui jeu égal, non pas avec la France, mais avec l’ensemble des États européens.
Pourtant les économies ouest-africaines n’ont pas émergé. Depuis les années 2000 elles ont en revanche participé à l’émergence de l’économie chinoise en l’approvisionnant abondamment en matières premières pour ses industries et en développant un déficit annuel en produits manufacturés importés de République Populaire, confirmant leurs fondamentaux d’économies de rentes. Par ailleurs, elles ont traversé d’autres crises dont les conséquences posent des problèmes socioéconomiques aigus : la poursuite du réchauffement du Sahel, qui couvre la moitié de la zone franc ouest-africaine, et les crises politico-militaires en Côte d’Ivoire et au Mali.
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Pour faire disparaître rapidement un symbole gênant, la coopération monétaire franco-africaine va donc se renouveler à travers l’éco sans tirer aucune leçon de l’expérience récente. C’était le pire compromis possible, puisque sa création implique d’une part l’accélération du morcellement de l’unité économique et politique de la région et d’autre part, un recours potentiellement indéfini à la garantie financière française sans contrepartie. Pour ceux qui pensent que la France n’a pas vocation à garantir perpétuellement les déficits africains et que les États ouest-africains n’ont pas non plus vocation à avoir une monnaie crédible seulement parce qu’elle est soutenue de l’extérieur, la coopération franco-africaine prend un mauvais chemin.
Propos recueillis par Hadrien Desuin
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