Il y a plusieurs manières de considérer la laïcité en France. On peut la voir d’un point de vue strictement juridique et alors on se contentera de souligner qu’elle se réduit à la loi de séparation entre les Églises et la République votée en 1905. La fin du concordat napoléonien signifie que les cultes, et le premier d’entre eux le culte catholique, ne sont pas partie prenante de l’appareil d’État. À l’époque, nombre de catholiques ont vécu cela comme un affront mais certains ont considéré que l’Église recouvrait par là sa liberté intégrale d’action et de parole. Après une période d’intenses tensions, l’Église et la République ont trouvé un modus videndi dans les années 1920, fruit de l’union sacrée vécue pendant la Grande Guerre. Dans cette optique juridique, la laïcité peut sembler un outil encore pertinent face à la croissance de l’islam en France ; ce qui a été opérant envers le catholicisme devrait l’être envers l’islam. Analogie pertinente si et seulement si islam et catholicisme sont subsumables sous le terme générique et univoque de « religion » ou de « culte », ce que tous les bons connaisseurs et du catholicisme et de l’islam récusent.
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Quoi qu’il en soit, il existe une autre manière de considérer la laïcité plus profonde et plus intéressante, à savoir selon un point de vue spirituel et moral. Et là, la laïcité n’est plus simplement un principe formel neutralisant les « religions » dans les institutions, elle est elle-même la manifestation d’un courant philosophique voire religieux qui a su s’imposer en France au XIXe siècle. Une des voies possibles pour saisir cette dimension religieuse de la laïcité est de repartir d’un de ses penseurs essentiels, Edgar Quinet (1803-1875), historien et philosophe républicain, maître de Jules Ferry.
Quinet considère que tout régime politique repose sur un fondement religieux. C’est pour lui une loi anthropologique que l’histoire vérifie. Ainsi toute révolution politique ne peut réussir que si elle est précédée d’une révolution religieuse. C’est ainsi qu’il explique l’échec de la Révolution française qui n’a pas su éradiquer le catholicisme, ennemi de la liberté politique. Celle-ci n’a pu s’implanter en Europe que précédée par la réforme religieuse, en l’occurrence le protestantisme. Dès lors que le catholicisme demeure la religion principale du peuple français, comment espérer y installer de manière durable un régime politique dans lequel le peuple est souverain ? Comment sortir de ce cercle si ce n’est en inventant une religion nouvelle ? Mais une religion ne s’invente pas et les tentatives révolutionnaires de créer un culte de la raison ou de l’Être suprême ont sombré dans le ridicule.
Le coup de génie de Quinet est de comprendre qu’il faut trouver un substitut à la religion qu’il appelle de ses vœux. C’est à l’occasion du débat parlementaire sur la loi Falloux, lors de l’éphémère seconde République, qu’il va déterminer dans L’Enseignement du peuple (1850) les fondements philosophiques de la politique que son disciple Jules Ferry mettra en œuvre une fois devenu ministre de l’Instruction publique. La religion nouvelle sur laquelle espérer fonder un peuple de citoyens libérés de toute tutelle religieuse et royale a pour nom l’école laïque, gratuite et obligatoire. Ses trois épithètes sont intrinsèquement liées. La religion doit être le creuset de la société future.
Force est de constater que là où la terreur révolutionnaire a échoué, l’école républicaine a réussi.
Il faut donc qu’elle puisse englober tous les citoyens. L’obligation scolaire permet d’assurer l’unanimité de chaque classe d’âge recevant une instruction commune structurée sur l’enseignement de la morale laïque, de la langue française, des sciences et de l’histoire nationale. Puisque cet enseignement est obligatoire, il ne peut être que gratuit, pour intégrer toutes les classes sociales, et laïque, pour exclure toute référence de l’enseignement à une religion positive.
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Et c’est là où la laïcité française manifeste son vrai visage crypto- religieux et pas du tout formel et simplement juridique. Il s’agit d’un programme de déchristianisation systématique du peuple français. Force est de constater que là où la Terreur révolutionnaire a échoué, l’école républicaine a réussi. Le régime républicain qui n’avait jamais réussi à prendre en cent ans, réussit à s’implanter durablement à partir des années 1880 en suivant la leçon du franc-maçon Quinet.





