ll y a deux catégories de lecteurs de Madame Bovary : ceux qui se passionnent pour l’héroïne, et ceux qui compatissent aux malheurs du pauvre Charles. Berné en premières noces par une femme mal-honnête qui lui a mené la vie dure, il se retrouve à supporter maintenant les crises d’Emma, cette grande fille chimérique et puérile qui lui reproche d’être ce qu’il est, et qui fait des dettes dans son dos. Pauvre homme ! Si bon, si doux, si dévoué, honnête ! Bon père, bon maître et bon docteur ! Comment ne pas être touché par son amour du travail bien fait, par son souci de s’instruire (il songe à reprendre des études), par sa simplicité de mœurs, par son goût des plaisirs répétitifs et modestes ?
Cet homme simple, sédentaire dans l’âme, se méfie de l’aventure ; il s’intéresse au monde, mais par revues de géographie interposées. Son humilité lui donne le dégoût du luxe, de l’ostentation, du faste, de l’orgueil mal placé. La débauche de victuailles au bal du marquis d’Andervilliers le plonge dans le malaise ; il ne songe qu’à rentrer dans ses foyers, tandis que sa femme enfin réjouie virevolte sur la piste et se pâme. Oui, d’une certaine manière, Charles mérite autant qu’elle d’être considéré comme le héros du roman, ou l’anti-héros. Est-ce un hasard si Flaubert l’a fait apparaître en premier dans le récit ? Il était tout naturel, dans ces conditions, de réécrire enfin l’histoire de son point de vue, de lui rendre la vedette : ce ne sera plus Madame Bovary mais Monsieur Bovary ou, en l’occurrence, Un honnête homme.
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On ouvre ce roman d’Isabelle Flaten avec un peu de méfiance, à cause du côté culotté de l’entreprise – une variation sur ce chef-d’œuvre du patrimoine, c’est quand même gonflé. Mais très vite la sauce prend, le jeu fonctionne. L’auteur sait quels pièges il lui faut éviter, en particulier la paraphrase ; contrainte de suivre le scénario de Flaubert, elle doit en même temps tout transposer dans les yeux de Charles, ce qui revient à être fidèle et infidèle en même temps à Flaubert. Elle y parvient par d’ingénieuses trouvailles, comme d’évoquer l’épisode décisif de l’amputation d’Hippolyte dans une ellipse, en capitalisant sur la connaissance qu’a déjà le lecteur de l’histoire. Alors : Charles est-il enfin redevenu maître chez lui ?
Pas sûr, en vérité. Souvent, le personnage d’Emma réattire sur lui la lumière, comme s’il était finalement impossible de la déloger du trône où l’a installée Flaubert. De même, Isabelle Flaten multiplie les focus sur Félicité, leur brave bonne de Yonville, laquelle se répand en commentaires sur les extravagances de Madame. Comme si le pauvre Charles, timide, falot, transparent, avait une vocation intrinsèque à se tapir dans l’ombre, à aller s’asseoir de lui-même sur le banc des personnages secondaires, y compris dans le roman même dont il est supposé être le héros ! Ce n’est pas un reproche : plutôt un constat que sa vérité est là. Il n’en est que plus touchant, au fond, et on est presque content à la fin, comme on peut l’être pour un ami, qu’Isabelle Flaten s’écarte de l’issue imaginée pour lui par Flaubert et qu’elle lui invente une seconde vie heureuse, comme une revanche méritée.

ISABELLE FLATEN
Anne Carrière, 220p.,
19 €





