Il y a la vie, et au-dessus d’elle l’ombre de la mort. Celle-ci rend-t-elle celle-là vaine et absurde ? Ou bien la lumière de la vie et de l’amour est-elle plus forte que l’obscurité ? C’est sous le signe de ce drame fondamental de l’existence humaine que s’inscrit Le temps d’une allumette d’Agathe Chenevez. La vie est comme une allumette, qu’on craque, qui éclaire et puis qui s’éteint. Gabriel est un petit garçon de dix ans, atteint d’un cancer, il sait qu’il va mourir. Il va consumer ses dernières forces, ses dernières semaines à illuminer les autres, en aimant, en répandant joie et paix sur son passage.
La pièce oscille tout du long entre colère, désespoir, larmes, d’une part, et joie, beauté, couleurs, musique, espérance, de l’autre. Mais c’est une beauté qui n’ignore pas la fragilité et la mort, qui les sait, les combat, ou plutôt sourd d’elles – « la beauté de l’espoir douloureux » (p.127). Sur son chemin de croix, Gabriel rencontre Camille, dont il partage la peine mais aussi l’aspiration à une beauté plus forte et plus vaste :
« Mon bonheur de jouer
Quand je souffre, mes larmes
Sublimées.
C’est la musique. Et son mystère. Un pont bâti sur la misère
Entre la douleur et le beau. Si la rive des douleurs s’effondre, où se tiendra le beau ? Il a
besoin de la douleur pour être
Encore plus beau. » (p.74).
Nulle naïveté ici, mais une espérance, un contact si intime avec la beauté de ce monde que la mort ne peut en être le terme
Nulle naïveté ici, mais une espérance, un contact si intime avec la beauté de ce monde que la mort ne peut en être le terme. En cela, l’enfance de Gabriel est aussi sa sagesse, un rêve qui se révèle plus vrai et plus profond que la raison adulte. Gabriel témoigne de ce rêve à son père qui s’écrira finalement à son patron : « Je vais te dire une chose, mon pote : tous les petits enfants du monde, ils sont plus forts que nous ! Parce qu’ils rêvent ! Parce qu’ils sourient ! Parce qu’ils écoutent ! Parce qu’ils s’étonnent ! Parce qu’ils ne comptent pas comme nous ! Parce qu’ils chantent ! » (p.194-195). Si vous ne devenez pas comme ces enfants…
Ce rêve d’enfant voit plus juste que la crainte et la douleur humaines, qui se refusent à voir la mort. Comment la beauté, la musique et les couleurs, ne seraient-elles pas les signes d’un paradis, d’une vie bienheureuse après la mort ? « Quand on aime la musique, la peinture et l’histoire, on ne peut pas croire / Que la mort soit une fin. » (p.140). Pour Gabriel, sans doute, l’amour est fort comme la mort. Et cet amour prend les formes matérielles de la musique et de la peinture, omniprésentes dans toute la pièce. Lors d’une scène capitale (II, 4), Gabriel et son père sont à l’Opéra Garnier, ils contemplent la peinture du Chagall au plafond et entendent La Méditation de Thaïs de Massenet. La synesthésie est totale, et Gabriel est saisi par « les couleurs de la musique ».
« Tu sais Papa, si je meurs, c’est là-bas que j’irai. J’irai,
Dans ce plafond de rêves et de couleurs. »
L’auteur témoigne ici de la profonde matérialité de sa poésie, toujours à la croisée de la couleur et de la musique, en même temps qu’élancée vers les cieux de la beauté et de l’idéal – alliage d’esprit et de chair qui rappelle immanquablement Claudel. Aussi le paradis auquel rêve Gabriel est-il d’une spiritualité toute incarnée, triomphe de la vie, quintessence de la beauté terrestre, sublimée et baignée de gloire, la mort et la douleur ayant été exclues.
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Gabriel, c’est aussi l’Ange qui porte l’annonce à Marie. Ici, il est celui qui apporte la bonne nouvelle et restaure la joie chez le jeune peintre de Montmartre Fred, la jeune musicienne de la gare Saint-Lazare Camille, la mendiante de Notre-Dame Stella. Mais il est aussi celui qui réconforte sa mère, Mathilde, aux colorations mariales de plus en plus nettes au fil de l’œuvre : c’est pendant qu’elle chante le Stabat Mater de Pergolèse que son fils meurt : Vidit suum dulcem natum / Morientem desolatum (Elle vit l’enfant bien-aimé, / Mourir seul et abandonné) (p.156). Par un coup de force dramatique qui intensifie l’émotion du lecteur, l’incendie de Notre-Dame de Paris advient exactement en même temps que la mort de Gabriel. Celui-ci revêt alors une coloration christique évidente, qu’il avait d’ailleurs annoncé clairement :
« Pour que la flamme existe, il faut
Que meure l’allumette » (p.135).
Gabriel a donné sa vie pour la joie des autres, ces adultes en bonne santé, mais morts à l’intérieur, amers et tristes. La double destruction de Notre-Dame et de Gabriel est le sacrifice en vue de la résurrection des autres. Poeta, l’âme de Paris, s’écrie douloureusement :
« Que Paris qui halète, ma France à l’agonie qui perd une partie d’elle-même
Viennent me consoler ! Viennent la retrouver, cette partie en elle, cette âme noble, au
fond de sa beauté abîmée par ces choses qui ne sont pas de l’art, qui ignorent l’amour,
Que tout cela devienne maintenant de l’amour,
Que Gabriel enseigne à Paris sa beauté !
Que mon pays se taise et renaisse à l’amour
De son histoire immense et de sa voix chantée ! » (p.161).
Tel est le cri de douleur qui jaillit au cœur de la nuit terrible, où Paris perd son enfant et le toit de sa cathédrale, mais « Paris dont la beauté naît des douleurs du mal… » (p.167). Telle est
« La vie qui danse
Et puis s’éteint,
Le temps d’une allumette » (p.211).

Éditions de La Martinière, 225 p., 14€





