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Les critiques littéraires du mois #36

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Publié le

1 décembre 2020

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Les critiques littéraires du mois de novembre par Alain Leroy, Bernard Quiriny, Jérôme Malbert, Jérôme Besnard et Romaric Sangars.

FIÈVRE RUSSE

Les Petrov, la grippe, etc. d’Alexeï Salkinov. Éditions des Syrtes, 320 p., 22 €

D’emblée, le ton est donné. Un matin d’hiver, le mécanicien et auteur de bande dessinée raté Petrov part travailler fiévreux. Déjà, le trajet en trolley est une petite aventure en soi, les fous sont partout et tout est prétexte à digression. Quand cet antihéros né rencontre son pote Igor, l’alcool vient se conjuguer aux délires grippaux dans un contexte joyeusement funèbre. Finalement, c’est toute la famille Petrov qui tombe malade, les envolées éthyliques ouvrent d’étranges perspectives et les souvenirs d’enfance refont surface dans le flou généralisé. Entre errance hallucinatoire et thriller déjanté, ce livre fait la part belle à l’humour absurde et se joue des frontières entre les genres littéraires. Bref, quelques jours au sein d’une famille de l’est très à l’ouest par-dessus les restes foutraques du soviétisme. Dans la veine de Kourkov ou d’Andreï Guelassimov pour le côté zapoïesque – les amateurs de littérature russophone contemporaine un peu barrée se sentiront ici chez eux. Alain Leroy

UN PEINTRE DU XXe SIÈCLE

Le Regard de la mémoire de Jean Hugo. Actes Sud, 515 p., 28 €

Peintre, décorateur, costumier, Jean Hugo (1894-1984), arrière-petit-fils de Victor, fait l’objet ces jours-ci d’une exposition au musée Médard de Lunel (jusqu’au 11 avril 2021), sa ville-repaire, où il recevait au Mas de Fourques écrivains et artistes. Actes Sud en profite pour rééditer le premier tome de ses Mémoires (1983) : un gros volume qui commence au début de la Première guerre et s’achève à la fin de la Seconde, en couvrant les années folles. Jean Hugo n’est pas un styliste éblouissant mais il a l’art du croquis, comme de juste pour un peintre : il décrit joliment Radiguet, « le visage d’un enfant au teint de cire », ou Ramon Fernandez, « un esprit fin et souple sous l’aspect d’un gladiateur ». Les noms défilent, Morand, Satie, Cocteau, Picasso, Dreyer, Lucien Daudet, Maritain, Picabia, Maurice Sachs. Les rapports de Jean avec son père Georges sont poignants : Georges n’a pas élevé ses fils, ils ne l’ont même jamais vu. Un témoignage intéressant sur l’époque, à compléter avec le livre de Marie Rouanet paru en 2013, Murmures pour Jean Hugo. Bernard Quiriny

Lire aussi : Le prix Goncourt réussit son envol

SF CÉRÉBRALE

Expiration de Ted Chiang. Denoël, 464 p., 23 €

En moins de vingt nouvelles, l’Américain Ted Chiang est devenu l’auteur de science-fiction contemporain le moins productif le plus en vue. L’adaptation ciné de L’Histoire de ta vie dans Premier Contact (Denis Villeneuve) a révélé au grand public son approche singulière de l’anticipation. Ici, le trouble repose essentiellement sur l’enchâssement de paradoxes, le rapport aux autres formes d’intelligence et la persistance de repères moraux quand l’environnement ne répond plus aux lois admises. Peu de spectaculaire, mais une certaine virtuosité pour ouvrir des perspectives et un vrai talent pour déstabiliser. Entre hard-SF, fable et dystopie, ce deuxième recueil réunit neuf nouvelles aux motifs variés, autant par leurs contextes que par la façon dont la technologie y est appréhendée. La nouvelle titre, « Expiration », rappelant les meilleures pages de Philip K. Dick, met en scène une civilisation dont les propriétés ne sont pas organiques. Comme de légers décalages temporels sont observés par la population, un scientifique entreprend la dissection de son propre cerveau afin d’essayer d’en cerner la mécanique. L’auteur y aborde brillamment le principe d’entropie. Alors que le sujet des animaux virtuels à visée récréative semble trivial, une autre nouvelle soulève depuis celui-ci de lourdes questions sur notre propre nature. Enfin, quand des perroquets en voie d’extinction nous renvoient au paradoxe de Fermi dans les quelques pages du Grand silence, tentant d’attirer notre attention une dernière fois, la charge poétique de ce conte moral ne laisse pas indemne. Un livre inventif et fascinant. Alain Leroy

KITSCH ET FRAIS

Sourde colère d’Arthur Nesnidal. Julliard, 140 p., 17 €

Les puissances d’argent tiennent tout. L’État protège les riches. Mais la révolte gronde… Ce n’est pas le résumé de L’État et la révolution de Lénine mais l’arrière-plan de Sourde colère, deuxième roman d’Arthur Nesnidal. Dans l’ambiance insurrectionnelle de ce roman engagé, un flic incorruptible, cornaqué par un parlementaire qui ressemble à Mélenchon, tente de coincer le tycoon qui tire les ficelles… Son décor de cité futuriste à la Alphaville est le point fort du livre, à moins que ce soit son lyrisme, sa phraséologie à la Jaurès (« Résister, dire non, se lever et se battre »), à la fois kitsch et pleine de fraîcheur. Pour le style, en revanche, Jaurès doit tiquer : « Le budget se rationalisait », tout seul, comme un grand ; « cette option terrifiait », ce qui signifie sans doute qu’elle était terrifiante ; « c’était une rue étroite, resserrée à l’excès », pas trop large, étriquée, exiguë, surtout d’un bord à l’autre. Mais allez ! On passe tout à un homme en colère, même le débraillé. Jérôme Malbert

Lire aussi : Interventions de Michel Houellebecq : Savonarole sous Xanax

AUX MARCHES DU PALAIS

L’Historiographie du royaume de Maël Renouard. Grasset, 336 p., 22 €

Consacrer un roman au Maroc d’Hassan II, en faisant fi des clichés habituels sur le monarque et son règne était une gageure. Elle est remplie de fort belle façon par Maël Renouard dont l’ouvrage précis et pénétrant relève d’un mariage réussi entre l’esprit du duc de Saint- Simon et l’orientalisme de Jacques Benoist-Méchin. Là où l’auteur signe un grand livre, au-delà des contingences historiques et géographiques dans lequel il s’inscrit, c’est dans sa capacité à offrir au lecteur une réflexion profonde sur le rôle de conseiller du prince, soumis autant aux disgrâces qu’à l’ivresse du pouvoir. L’Historiographe du royaume narre de fort belle façon la trajectoire d’un intellectuel issu d’un milieu modeste pris dans ces tourmentes. Une méditation originale et fouillée sur les allées du pouvoir. Jérôme Besnard

LE MIRACLE DE CETTE RENTRÉE

La Grâce de Thibault de Montaigu. Plon, 320 p., 20 €

Thibault de Montaigu s’était fait connaître dans les années 2000 en tant qu’énième rejeton du beigbédérisme en vogue. Son dernier livre, en 2015, était un essai un rien tapageur sur la masturbation de la préhistoire à nos jours, salué par Trapenard et Les Inrocks. Une trajectoire d’auteur branchouille superficiellement rebelle lui était donc toute tracée. Mais voilà qu’après une dépression, Montaigu se voit touché par la grâce, se convertit au catholicisme et nous offre un récit d’une profondeur, d’une justesse et d’une beauté remarquables. Suivant les traces de Xavier Dupont de Ligonnès et visitant un monastère où ce tueur présumé de sa famille se serait dissimulé après ses meurtres, le quadragénaire en déroute est soudain bouleversé par Dieu porté par le chant des moines. La quête de l’assassin va se renverser en découverte du divin et récits télescopés d’autres destins : celle d’un oncle franciscain à la jeunesse trouble, puis de saint François d’Assise, ses entrelacs revenant finalement à l’auteur bouleversé par la découverte de l’accord parfait. Éblouissant. Romaric Sangars

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