Comment parler d’une œuvre qui nous domine depuis cinq siècles ? Médiocre question du lecteur du XXIe siècle, qui ne pratique plus ni ses classiques ni même ses modernes et se trouve fort démuni devant l’incroyable tourbillon de personnages nés de l’esprit italien renaissant, ou plutôt re-nés, réinventés à partir des matières de Rome, de France et de Bretagne, enlacés pour un ballet sans fin de 38 000 vers. En réalité, l’Arioste, puisque c’est de lui qu’il s’agit, pour génie qu’il soit, emboîte le pas immédiat de Boiardo, dont le Roland amoureux serait au Roland furieux ce que le Hobbit est au Seigneur des anneaux : une préface effacée.
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Bravoure, honneur et folie
Artistes officiels successifs de la puissante famille d’Este, Boiardo et l’Arioste dissimulent sous l’élaboration virgilienne de prétendues origines mythiques de leurs maîtres une littérature nouvelle qui franchira le pas du Moyen Âge batailleur vers la modernité curieuse, philosophe, géographe de l’âme et de la terre, où l’on préfère l’analyse du sentiment et le rebond narratif inattendu à la lente mélopée linéaire de la chanson de geste. Roland furieux – où il est finalement assez peu question de Roland, prévenons le lecteur – commence donc in media res: la guerre entre Charlemagne et une tripotée de rois sarrasins marchant sur la terre des Francs, forme un fond factice aux amours compliquées des héros, qui n’hésitent pas à traverser le monde chaque matin par tout moyen à leur disposition, hippogriffes et autres monstres marins, pour retrouver leur dulcinée ou leur sigisbée.
Car chez l’Arioste, les preux sont aussi parfois des chevalières : Bradamante, sœur de Renaud, « absurde paladin », ne le cède à personne sur le champ de bataille pour retrouver Roger, le soleil de son cœur et par ailleurs mahométan. On ne parlera pas de tolérance, de dialogue interreligieux ou de féminisme, gros mots qui n’ont pas leur place ici : cependant l’Arioste se soucie assez peu de l’origine religieuse et raciale de ses personnages, tant qu’ils savent faire preuve de bravoure, d’honneur et de folie ; et délivre des pages à la gloire des femmes d’un savoureux christianisme (mais la contemporaine énervée par l’effacement supposé du sexe faible qui n’a jamais rien lu ne le saura pas). Enfin, Roland et Renaud et beaucoup d’autres sont épris d’Angélique, princesse de Cathay : c’est-à-dire que l’argument principal de cette épopée est que tous les pairs de France aiment une Chinoise et s’entretuent pour elle.
L’argument principal de cette épopée est que tous les pairs de France aiment une chinoise et s’entretuent pour elle
Une traduction libre
Bref, ça guerroie, ça bataille, ça tournoie pour les belles, ça lutte contre des enchanteurs aux boucliers nucléaires, dans un désordre indescriptible et jouissif. De la matière de série pour mille ans. L’Arioste est encore maître en suspens : chaque chapitre, comme chez les troubadours, se termine sur une pirouette ou un retournement, qui réclame qu’on paie pour savoir l’épisode suivant. Mais pourquoi évoquer l’Arioste aujourd’hui, qu’on ne fera décidément pas l’injure au lecteur de lui résumer? Parce que le Seuil livre une version poche de la version du grand Michel Orcel, déjà introducteur de Dante, qui offrit du monument une version versifiée, et versifiée très librement comme purent le faire les Français de la Pléiade : néologismes, adaptations forcées, e muets tombés au combat, le traducteur qui est d’abord un écrivain déploie une langue profonde et somptueuse pour faire sentir au compatriote contemporain la force et la farce italiennes de ce texte ironique qui fonda l’art européen moderne. Très catholique, très gynophile, très érudit, très drôle, très réjouissant, très gyrovague, Roland furieux est un été italien qui s’étire, dans la moiteur et le génie.

Points Seuil, 704 p., 9,50€ et 820 p., 9,90€





