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Laurence Trochu, Rod Dreher et Marion Maréchal : l’Europe à l’heure du réveil ou de la mort

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Publié le

8 avril 2025

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La Russie, les États-Unis, nous pourrions ajouter également la Turquie, vivent dans un présent qui a commencé il y a fort longtemps. Mais l’Europe, où va-t-elle ? L’impermanence du temps semble avoir eu raison du Vieux Continent. A-t-elle encore une voix et si oui laquelle ? Réponse avec Marion Maréchal, Rod Dreher et Laurence Trochu.
© Benjamin de Diesbach

Rod Dreher, votre œuvre est une réflexion sur la manière de vivre en chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Au regard des multiples crises que nous traversons, quel état des lieux faites-vous de l’Occident aujourd’hui ?

Rod Dreher : L’Occident est en train de mourir, spirituellement et moralement, malgré toutes nos richesses et toutes nos technologies, parce que nous souffrons d’une crise de sens. C’est le résultat de plusieurs siècles de déchristianisation et de déspiritualisation. Nous avons plus de liberté individuelle que personne n’en a jamais connue, plus de richesses que personne n’en a jamais eues, mais personne ne sait plus à quoi elles servent. Les gens cherchent désespérément un sens et un but à leur vie. La société bourgeoise, consumériste et démocratique n’est pas en mesure de leur donner ce sens. Je pense que l’Occident ne se relèvera jamais s’il ne revient pas à la foi chrétienne.

« L’Europe a non seulement perdu foi en Dieu, mais aussi en sa propre civilisation »

Rod Dreher

Marion Maréchal : L’ouvrage de Rod Dreher est passionnant et je partage beaucoup de ses constats. Néanmoins je suis une femme politique et je ne peux donc pas apporter comme seule réponse à cette crise de sens une réponse spirituelle. La politique ne peut pas remplacer l’Église dans sa démarche d’évangélisation. Nous ne sommes pas non plus dans une logique totalitaire qui voudrait contraindre les cœurs et les consciences. En revanche, la politique peut jouer un rôle dans cette quête de sens et la préservation de ce terreau culturel chrétien. En favorisant un ordre juste, par l’éducation et la transmission, en développant les corps intermédiaires, en défendant la liberté religieuse ou la liberté scolaire, en respectant le beau dans l’architecture ou dans sa politique culturelle, etc. Si je partage le diagnostic sur la trajectoire, je m’interdis de penser que nous sommes condamnés à sortir de l’Histoire, parce que je crois à la politique qui fait de l’Homme le sujet de l’Histoire.

Rod Dreher : Dans son livre Dominion, l’historien britannique Tom Holland montre à quel point la chrétienté a construit l’Occident. Holland n’était pas croyant quand il a écrit ce livre, mais il a découvert que les choses auxquelles on accorde le plus de considération dans les démocraties libérales viennent directement de la chrétienté. Depuis ce livre, il est retourné à l’église. Même phénomène avec Ayaan Hirsi Ali, qui a quitté l’islam et est maintenant convertie au christianisme, après avoir longtemps été athée. Elle s’est convertie pour la même raison : elle a vu que les choses pour lesquelles elle se battait en tant que démocrate libérale étaient issues du christianisme. Aujourd’hui, on entend parler dans l’anglosphère de personnes qui souhaitent se convertir au christianisme pour défendre leur identité. Je ne sais pas quoi en penser. C’est certes important, mais s’il n’y a pas une conversion sincère du cœur et un véritable changement de vie, alors cette convergence instrumentale ne signifiera rien.

Dans notre contexte géopolitique néo-impérial, la Chine, la Turquie, la Russie, les États-Unis semblent sûrs d’eux et assument de s’inscrire dans une continuité historique. En comparaison, l’Europe apparaît un peu perdue, incertaine de ce qu’elle est. Comment expliquez-vous ces atermoiements ?

Rod Dreher : L’Europe a non seulement perdu foi en Dieu, mais aussi en sa propre civilisation. Voyez ce qu’a fait l’Union européenne, en essayant de reconstruire après la Seconde Guerre mondiale une civilisation fondée sur une laïcité stricte et des idéaux libéraux mondialistes qui ont mis à mal l’idée de souveraineté. C’est un échec. En ce moment, on parle beaucoup du changement d’avis de l’administration américaine sur l’Ukraine. L’Europe parle de se réarmer. Très bien, mais allez-vous envoyer des soldats européens se battre et mourir pour Bruxelles ? Cette idée transnationale, fondée sur l’idéologie des fonctionnaires, ne fonctionne pas. Depuis la Seconde Guerre mondiale, deux ou trois générations d’Européens ont appris à rejeter leur passé et à avoir honte de qui ils sont, via les universités et les médias. On retrouve la même chose aux États-Unis, mais c’est particulièrement puissant en Europe. Je pense que les Européens ont désespérément besoin de revenir non seulement à la foi, mais aussi à la foi en eux-mêmes, et en ce que leurs pères et mères des générations précédentes leur ont légué. C’est d’autant plus frappant pour moi, Américain vivant en Europe, parce que je trouve que vous avez fait ici des choses incroyables : regardez les cathédrales, les monastères, les châteaux, etc. J’aimerais que nous ayons cela dans mon pays, mais il est trop jeune. Je regarde ces lieux magnifiques, fruits d’une culture puissante et magnifique, et je me demande pourquoi les Européens d’aujourd’hui ne leur accordent pas de valeur.

« Les politiques, locales et nationales, doivent répondre à ce besoin de beauté, mais aussi d’enracinement »

Laurence Trochu

Laurence Trochu : La beauté a en effet traversé toute notre histoire, et si nous sommes encore capables de nous émerveiller de la réouverture de Notre-Dame de Paris, on voit malheureusement que toutes les décisions politiques d’aménagement du territoire, la manière même dont on habite et dont on conçoit les villes, ont évacué la beauté, qui est pourtant une porte ouverte vers la transcendance. Les politiques, locales et nationales, doivent répondre à ce besoin de beauté, mais aussi d’enracinement, à ces besoins fondamentaux de l’âme humaine dont parlait la philosophe Simone Weil. Le rôle du politique est aussi de créer les conditions qui permettent l’organisation d’une vie quotidienne faisant place à l’héritage chrétien, en tant qu’il définit notre identité et notre culture bien sûr mais aussi pour laisser place à la vie intérieure. Comme vous le décrivez merveilleusement bien, la société moderne s’est réfugiée dans une sorte de « déisme éthico-thérapeutique » : partant d’idées liées à la vie spirituelle chrétienne, nous sommes arrivés à une sorte de mode d’emploi de vie sécularisée et affadie, qui reposerait sur l’estime de soi, la bonne entente avec les autres et le bonheur personnel.

Rod Dreher : Dans mon cas, je suis devenu chrétien à dix-sept ans lorsque j’ai visité la France pour la première fois. Je me suis rendu à la cathédrale de Chartres. Rien dans ma vie antérieure, depuis mon enfance dans une petite ville américaine, ne m’avait préparé à la grandeur de Dieu aperçue dans cette cathédrale. Je ne suis pas devenu chrétien ce jour-là, mais je suis parti en quête, parce que je devais connaître le Dieu qui a inspiré aux hommes, il y a 800 ans, la construction d’une telle œuvre de beauté et de majesté à sa gloire. Ce fut un émerveillement, qui m’a poussé à devenir catholique et à mener une vie de foi sérieuse. Peut-être que quand vous grandissez en Europe, parce que ces choses font partie du paysage, vous manquez leur véritable pouvoir. Les Européens doivent peut-être apprendre à voir sous un nouveau jour ce qu’ils ont déjà. C’est d’ailleurs ce que cherchent les plus jeunes. Je constate que les moins de 40 ans sont fatigués de l’athéisme. Ils veulent être réenchantés. Mais ils ne retournent pas tous à l’Église, qui doit faire davantage pour répondre à leur soif de transcendance, de mystère et d’émerveillement.

Quel rôle doit jouer l’Europe dans un contexte international qui n’est plus occidentalo-centré, et alors que l’allié américain historique lui tourne en partie le dos ?

Marion Maréchal : L’Union européenne n’est malheureusement pas un projet civilisationnel mais d’abord et avant tout un projet économique. Un projet qui s’est pensé dans le cadre des grandes règles économiques de l’OMC des années 80, sur une idéologie sans-frontiériste et libre-échangiste. En conséquence, l’Union européenne n’est pas une institution armée techniquement et idéologiquement pour être un projet de puissance. Un acteur politique, pour savoir ce qu’il veut, doit d’abord savoir ce qu’il est. Or, l’Union européenne s’est toujours interdit de se définir dans des limites culturelles, identitaires et géographiques. Les seules valeurs dont elle s’empare sont abstraites et assez éloignées du citoyen.

L’Union européenne n’est donc pas équipée pour répondre à ces nouveaux défis géopolitiques, qui voient des empires ré-émerger avec des aspirations de conquête. Là où l’Union européenne devrait agir, ce n’est pas tant par la tentation permanente de fédéralisation forcée, mais dans une logique de coordination des nations basée sur la subsidiarité et le respect de l’identité civilisationnelle européenne. Aujourd’hui, malheureusement, nous en sommes très loin puisque le premier réflexe, en toutes circonstances, est de déposséder les nations au profit d’une réponse technocratique et bureaucratique. Inefficace de surcroît…

« Jusqu’ici, les élites européennes se complaisaient dans un certain confort, certaines de pouvoir tout régler par le marché et le droit en déléguant jusqu’à leur sécurité à des puissances étrangères »

Marion Maréchal

En revanche, je suis intimement persuadée que la sagesse antique de l’Europe a encore des choses à dire au monde, sur le transhumanisme, sur l’intelligence artificielle, sur la dignité humaine. Quelles limites éthiques peut-on poser en tant que civilisation ? Des limites qui ne sont pas celles de la civilisation chinoise ou indienne par exemple. C’est aussi ce pour quoi nous nous battons au Parlement européen, pour affirmer cette voix.

Rod Dreher : J’ajoute une chose : pourquoi l’Europe a-t-elle une classe dirigeante qui se soucie davantage des migrants du tiers-monde que de sa propre classe ouvrière désœuvrée ? C’est choquant. Aux États-Unis, le même phénomène a conduit à l’élection de Donald Trump. La question est : pourquoi les élites médiatiques, politiques et universitaires aiment-elles les autres plus que les leurs ? Je ne pense pas qu’ils aient eu une bonne réponse à cette question.

Comment avez-vous reçu le discours de J.D. Vance à Munich ? On voit depuis deux semaines que tous les pays européens réfléchissent à un réarmement avec la fin du bouclier américain. Est-ce le signal d’une prise de conscience du tragique, et par-là le début d’un retour dans l’Histoire du continent européen ?

Marion Maréchal : Son discours a provoqué un véritable électrochoc, quand bien même il était désagréable pour notre orgueil d’Européens. Comme J.D. Vance, je pense que notre pire ennemi n’est pas extérieur mais intérieur. Intérieur parce que sur notre sol, je pense à l’islamisme qui fait son terreau dans les masses de l’immigration ; et intérieur parce qu’en nous-mêmes, dans notre incapacité à nous aimer et à nous faire respecter en tant que peuple et civilisation. L’Europe veut-elle encore jouer un rôle dans l’Histoire ? Veut-elle être encore un acteur civilisationnel ? A-t-elle encore une vocation de puissance ? Finalement, ce sont toutes ces questions que nous pose J.D. Vance à travers ses critiques. Et pour la première fois, les élites européennes se sont senties obligées a minima d’y réfléchir. Jusqu’ici, elles se complaisaient dans un certain confort, certaines de pouvoir tout régler par le marché et le droit en déléguant jusqu’à leur sécurité à des puissances étrangères. Ce temps est terminé. Donald Trump et J.D. Vance ont fait le constat que les idéologies mortifères de la déconstruction les affaiblissaient en tant que nation et puissance. Ils ont donc décidé d’y mettre un terme. Nous devrions nous en inspirer. Ce n’est pas la seule intervention intéressante de J.D. Vance, celle sur l’ordo caritatis réhabilite une notion pleine de bon sens qui nous rappelle qu’il y a un ordre de la charité. Nous avons le droit de nous soucier de nos filles avant nos cousines, de nos cousines avant nos voisines, de nos voisines avant des étrangères. Une intervention qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain Jean-Marie Le Pen il y a des décennies déjà.

© Benjamin de Diesbach

Rod Dreher : Vous connaissez peut-être l’histoire de J.D. Vance qui, en 2024, m’a appelé à Budapest et m’a dit : « Viens à Munich, je suis à la conférence sur la sécurité, personne ne veut me parler à cause de mes opinions sur l’Ukraine. » Un an plus tard, il est revenu en tant que vice-Président. Cette année, les élites européennes n’avaient d’autre choix que de l’entendre. Je suis très heureux qu’il ait profité de ce moment pour dire à ces personnes importantes non pas ce qu’elles voulaient entendre, mais ce qu’elles avaient besoin d’entendre. Je ne sais pas quelle est la situation en France, mais au Royaume-Uni, où je me rends souvent, la plupart des gens soutiennent la guerre en Ukraine, ce qui est très bien. Mais il y a tellement de problèmes chez eux ! Toutes les personnes que je connais en Grande-Bretagne, âgées de moins de 40 ans, qui ont la possibilité d’émigrer, envisagent de partir. Ils pensent que le Royaume-Uni est fini. Ils disent que leurs enfants n’ont aucun avenir économique. Ils pensent que le problème de l’immigration est devenu incontrôlable. Dès lors, vous devez vous demander : pourquoi un Britannique voudrait-il se battre dans les forces armées d’un pays dont la classe dirigeante le déteste ? C’est l’un des points que J. D. Vance a essayé de soulever. Ce ne sont pas les Russes qui poignardent les gens dans les rues de Londres, qui kidnappent et violent les filles blanches de la classe ouvrière anglaise. Cela ne veut pas dire que la Russie n’est pas un problème. C’est simplement pour dire que si la classe dirigeante considère que le plus grand problème est là, ils ne vont pas voir venir les guerres civiles qui couvent dans leur pays.

Dans votre livre Résister aux mensonges (2021), vous diagnostiquiez l’existence d’un totalitarisme soft dans les sociétés libérales-progressistes. Comment ce totalitarisme a-t-il évolué depuis ?

Rod Dreher : Il est incroyable de voir qu’au Royaume-Uni, un chrétien peut être arrêté pour avoir simplement prié en silence à proximité d’une clinique d’avortement. Et ce, dans un pays qui revendique la liberté d’expression. J. D. Vance a soulevé cette question lors de sa rencontre avec Keir Starmer dans le bureau ovale. Starmer a répondu : « Non, nous défendons la liberté d’expression en Grande-Bretagne ! » C’est un mensonge. On le voit également dans toute l’Europe : on n’a pas le droit de parler ouvertement de la crise migratoire et de la criminalité des immigrés. La plupart des Français le savent parfaitement. Certains des problèmes liés à la liberté d’expression ne sont pas simplement une question de droit, mais de coutume. Par exemple, je pensais que Renaud Camus, auteur du Grand Remplacement, était un complotiste fasciste. Mais quelqu’un m’a convaincu de lire son œuvre, et ce n’était pas du tout ça. J’ai cru ce que les médias disaient, et c’était un mensonge. Cela fait maintenant quatre ans que je vis en Hongrie. Lorsque j’y suis allé pour la première fois, je pensais que ce pays était dirigé par un dictateur. Ce n’est pas vrai. Quand on y vit, on voit un pays tout à fait normal, où l’on peut dire tout ce que l’on veut, sans avoir à s’inquiéter des crimes commis par les migrants. Mais cela m’a aidé à comprendre comment les médias et la classe dirigeante limitent la liberté d’expression en mettant des tabous sur ce que vous n’avez pas le droit de remarquer. C’est fou, et cela nous tue tous. Je ne suis pas le plus grand fan de Donald Trump, mais il a permis d’enfin pouvoir parler du monde tel qu’il est.

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Laurence Trochu : La gauche et les progressistes partent du principe que s’ils ferment les yeux, la vérité désagréable disparaît. Notre rôle au contraire est de dire cette réalité, même lorsqu’elle est désagréable. C’est un devoir de vérité. Le poids de l’idéologie accentue le désintérêt et la méfiance de nos concitoyens vis-à-vis du politique. Par exemple, je siège au sein de la commission des droits des femmes et de l’égalité des genres, où il est interdit de poser la question de ce qu’est une femme car la réponse doit être relative à celui qui énoncera ses propres critères. Nous devons rappeler la réalité des choses avec la même audace que la gauche quand elle affirme ses propres vérités.

Rod Dreher : L’année dernière, Ursula von der Leyen s’est rendue au Forum économique mondial de Davos et a prononcé un discours dans lequel elle a déclaré que la plus grande menace pour la sécurité de l’Europe était la désinformation. C’était choquant. Pas la Russie, pas l’immigration : la désinformation. Et ce qu’elle entend par là, ce sont des informations qui contredisent le récit officiel. Depuis que Trump est entré en fonction et qu’Elon Musk a commencé à travailler avec DOGE, ils ont découvert comment l’USAID a dépensé des millions pour contrôler l’environnement de l’information en Europe, afin qu’il corresponde au récit préféré par la classe dirigeante libérale américaine. Twitter a été l’un des meilleurs outils depuis que Musk a pris le relais pour saper le récit officiel. Les médias ont complètement protégé Joe Biden. Il était un légume pendant la plus grande partie de sa présidence, mais ils ont tous refusé d’écrire à ce sujet, et c’est ce qui a tué les chances électorales du Parti démocrate. Nous devons garder à l’esprit, nous les gens normaux, que les récits institutionnels sont des mensonges destinés à servir les intérêts d’une classe dirigeante.

L’un des symboles de ce manque de repères, c’est le front renversé des opinions sur le conflit ukrainien dont parlait Pierre Manent dans une tribune au Figaro. « D’un côté, certains de ceux qui montrent le plus de passion pour l’indépendance de l’Ukraine n’accordent pas une pensée à l’indépendance de la France ; de l’autre, un nombre non négligeable de ceux qui aiment chanter les gloires et les grâces de la France trouvent de quoi admirer dans un régime russe qui n’a d’autre ambition que de se faire craindre et ne recule devant aucune cruauté ni aucun mensonge. » Qu’en pensez-vous ?

Laurence Trochu : C’est toute l’agilité de la gauche qui prouve son idéologie et qui prouve qu’elle instrumentalise les causes. Il n’y a qu’à voir la manière dont elle s’est battue pour la laïcité contre le christianisme et comment aujourd’hui, elle est le premier défenseur de l’islam, pour des raisons électorales. C’est cette même logique qui la conduit aujourd’hui à défendre les frontières, à défendre la dignité et même la sacralité de la vie, à condition que ce ne soit pas celle des nôtres.

Rod Dreher : C’est malheureusement une habitude commune à toutes sortes de personnes de projeter leurs propres idées sur l’autre. Dans le cas de la droite européenne, le fait que certains idéalisent la Russie est insensé. Je le dis en tant que chrétien orthodoxe qui voit comment la collusion entre le gouvernement Poutine et l’Église orthodoxe a beaucoup nui à cette Église. Mais je ne pense pas qu’il faille céder à la pensée binaire. Je ne reproche pas à la Russie de vouloir se défendre, ni à aucun pays de vouloir se défendre en règle générale. Mais cela ne signifie pas que tout ce que fait le gouvernement russe est juste, ou à l’inverse complètement diabolique. Je pense que nous revenons à une compréhension plus réaliste des intérêts des nations. Aux États-Unis, au moins depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons vécu sur l’idéologie d’une croisade libérale qui devrait apporter la démocratie et le capitalisme au monde entier. Cela nous a explosé à la figure en Irak et en Afghanistan. Nous n’avons pas le pouvoir de le faire, peut-être que personne ne l’a. Je pense que les citoyens de chaque pays devraient réfléchir à ce qui est bon pour leur pays. Il est vrai que nous devons vivre en paix ensemble, mais les idéologies qui guident nos pensées, tant à gauche qu’à droite, ces grandes idéologies du bien et du mal, causent plus de problèmes qu’autre chose.

Les mêmes qui convoquent le peuple, la souveraineté, la nation et les frontières quand il s’agit du peuple ukrainien, refusent ces notions pour défendre le peuple français.

Marion Maréchal

Marion Maréchal : Ce conflit russo-ukrainien révèle une fois de plus deux manières très différentes de faire de la politique entre nous et nos adversaires. Nous tentons de nous attacher à la vérité au prix parfois du bénéfice électoral immédiat, alors que nos adversaires sont prêts à sacrifier toute cohérence ou à dissimuler la vérité sans scrupule pour arriver à leur fin fédéraliste, belliciste ou anti-Trump. Ceux qui nous expliquent que demain, la Russie pourrait avoir ses chars à Berlin ou à Paris sont les mêmes qui disent que la Russie est en train de perdre la guerre en Ukraine. Ceux qui expliquent qu’il ne s’agit pas d’un conflit Russie-OTAN sont les mêmes qui expliquent que les Ukrainiens mènent la guerre pour nous, nos valeurs et notre sécurité. Ceux qui dénoncent l’invasion et l’atteinte à la souveraineté ukrainienne par les Russes ne trouvent rien à dire à l’occupation illégale de Chypre par la Turquie. Ceux qui dénoncent les ingérences russes ou américaines ferment volontiers les yeux sur les ingérences turques, algériennes ou azerbaïdjanaises. Les mêmes qui convoquent le peuple, la souveraineté, la nation et les frontières quand il s’agit du peuple ukrainien, refusent ces notions pour défendre le peuple français.

Rod Dreher : Je n’aime pas Vladimir Poutine et je ne veux pas vivre en Russie sous ce gouvernement. Mais je pense que certaines personnes de droite admirent Poutine simplement parce qu’il aime son pays. C’est peut-être un homme mauvais, mais il aime son pays et il défend ses intérêts. Lorsque nos pays occidentaux sont devenus fous avec le wokisme et l’idéologie du genre, lui a dit non. Cela ne justifie pas ses agissements, mais cela explique que certaines personnes qui se sentent assiégées par la haine de notre propre civilisation admirent un dirigeant qui dit non.

La bataille culturelle est le mot à la mode. Que signifie-t-elle pour l’intellectuel et pour le politique ? Concrètement, comment doit-elle se déployer ?

Rod Dreher : La droite américaine a depuis longtemps un très gros problème pour prendre la culture au sérieux. Nous avons tout abandonné à la gauche il y a des décennies. Nous pensions que ce qui comptait vraiment, c’était l’économie et la défense. C’était stupide, car la culture est ce qui lie les gens entre eux, et leur dit qui ils sont et ce qu’ils doivent faire. Les gens de droite ne devraient pas être surpris que la culture évolue radicalement vers la gauche. C’est ce qui s’est produit chez les jeunes générations depuis les années 1960.

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Viktor Orbán a dit un jour que les gens attendaient des hommes politiques qu’ils leur donnent du sens, alors qu’ils ne devraient pas le faire. Il a dit : « En tant qu’homme politique, je ne peux pas vous donner de sens. Je ne peux vous donner que des instruments : des subventions pour les écoles, des lois permettant de protéger la liberté religieuse, etc. » L’homme politique peut créer un espace dans lequel les institutions qui donnent du sens – les églises, les écoles, les organisations artistiques, les familles – fleurissent. Mais si ces organisations ne font pas leur travail dans cet espace, alors tout sera perdu. Je pense que c’est l’une des façons d’appréhender la bataille culturelle aujourd’hui. Certains, du moins aux États-Unis, veulent croire qu’il ne s’agit que de politique et que s’ils votent pour Donald Trump, tout rentrera dans l’ordre. C’est faux. Nous devons non seulement être sur la défensive, mais aussi passer à l’offensive et créer de nouvelles choses. Pour cela, il faudra que la droite accorde à nouveau de l’importance à la culture.

Orbán a aussi compris très tôt que la gauche possédait toutes les institutions culturelles hongroises, et que le gouvernement les finançait. On observe le même phénomène aux États-Unis. Elon Musk, avec DOGE, a commencé à révéler les sommes colossales versées par le gouvernement américain à ces réseaux de mécénat de gauche dans les milieux culturels. Il faut que cela cesse. En Hongrie, la gauche dénonce la politisation de ces institutions par Orbán. Mais non, pardon, elles ont toujours été politiques, et la gauche appréciait jusqu’alors leur politique. Je pense que nous, à droite, devons comprendre ce que font Orbán et Trump : il y a une mainmise de la gauche sur les institutions, et ils utilisent l’argent des contribuables pour attaquer les valeurs de la moitié d’entre eux. On ne peut plus jouer avec ces règles. Les anciens Républicains ne voulaient pas s’impliquer, de peur d’être traités de racistes et d’homophobes. Trump s’en fiche. Dieu merci.

Laurence Trochu : La politique est devenue une morale. Une partie de la gauche impose ce qu’on a le droit de penser, de dire et même de voter puisque des élections sont contestées. Parce que la gauche a gagné la bataille culturelle, la droite s’est sentie obligée d’ajuster ses idées. Encore aujourd’hui, une partie de la droite continue à courir après des critères de respectabilité définis par la gauche. Nous devons assumer avec la même audace et le même culot la société que nous voulons. Mais si la gauche a gagné la bataille culturelle, c’est aussi parce que la droite a abandonné cet espace de définition de la culture.

Marion Maréchal : Qu’est-ce que le combat culturel ? C’est finalement tout ce qui relève des outils qui influencent la pensée : la culture, l’école, les médias. Et de ce point de vue là, on ne peut pas dire que les conservateurs aient gagné le combat culturel en France. L’école publique se perd trop souvent dans des dérives progressistes et une propagande idéologique. La culture, à l’exception de quelques succès notables comme le Puy du Fou, reste un pré carré de la gauche. On voit encore très peu d’artistes, quels qu’ils soient, s’exposer ou s’aventurer à exprimer des idées conservatrices. C’est peut-être dans les médias que le progrès a été le plus visible ces dernières années, en France, avec l’émergence de chaînes de télévision, de nouveaux médias dits de réinformation, ou de nouveaux magazines. Mais, cette contestation, même partielle, de l’hégémonie de gauche suscite de très vives réactions, comme la fermeture de la chaîne C8, pourtant la plus populaire de la TNT. La bataille culturelle pour le politique, c’est aussi une guerre de mots et de concepts. Nous devons refuser le périmètre défini par la gauche qui décide ce qui relève du dérapage ou non. Il est impératif de se libérer mentalement de cette contrainte. Les choses progressent, mais ce n’est qu’un début. En définitive, le combat culturel est loin d’être gagné. Or, il n’y a pas de victoire électorale sans victoire culturelle d’abord, et il n’y a pas de victoire électorale durable dans le temps qui ne soit soutenue par des victoires culturelles.

Aux États-Unis, lorsque la gauche parle de bataille culturelle, elle veut dire que les gens de droite s’opposent à ce que la gauche veut faire. Elle accuse donc les gens qui ne font que se défendre d’être les oppresseurs.

Rod Dreher

Rod Dreher : Aux États-Unis, lorsque la gauche parle de bataille culturelle, elle veut dire que les gens de droite s’opposent à ce que la gauche veut faire. Elle accuse donc les gens qui ne font que se défendre d’être les oppresseurs. C’est l’histoire que la gauche se raconte à elle-même. Elle parle également de la bataille culturelle comme d’une chose insignifiante, inventée par la droite pour éviter d’avoir à parler d’économie ou d’autres sujets. En fait, depuis une quinzaine d’années, avec la montée du wokisme, nous assistons à une conquête totale des classes professionnelles et de toutes leurs institutions. Cela a des effets concrets. L’armée américaine, sous Obama, a été conquise par le wokisme et s’est débarrassée de généraux qui ne l’approuvaient pas. Maintenant, vous avez l’une des choses les plus folles qui se soient jamais produites dans l’armée : l’entraînement des transgenres. Cela va affecter la capacité de l’Amérique à gagner des guerres. Dans le système éducatif, dans de très nombreuses écoles publiques américaines, on enseigne l’idéologie du genre à des enfants de cinq, six, sept ans. Dans certains endroits, des lois protègent les écoles, et disent que les écoles n’ont pas à informer les parents de ce qu’elles font. C’est insensé !

Le seul moyen d’y remédier est la politique. Mais jusqu’à l’arrivée de Trump, de nombreux Républicains étaient terrifiés à l’idée d’être traités de bigots s’ils s’opposaient à cette folie. C’est là qu’arrive Trump, qui se rend compte qu’il est possible de faire des choses. Il le fait, et les gens l’adorent. Aujourd’hui, certaines personnes comme Bill Maher, un humoriste libéral-démocrate qui présente une émission sur HBO, s’en prennent à leur propre Parti démocrate, en disant : « Nous devons mettre un terme à cette folie woke. Vous ne comprenez pas le mal que cela nous fait ? » Si Trump n’avait pas accepté d’être ainsi attaqué pour libérer les institutions capturées, cela ne serait jamais arrivé.


COMMENT RETROUVER LE GOÛT DE DIEU DANS UN MONDE QUI L’A CHASSÉ, ROD DREHER, Artège, 260 p., 17,90 €

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