Skip to content

Le cantique du quantique : entretien avec Charles Beigbeder

Par

Publié le

28 septembre 2022

Partage

En 2018, Charles Beigbeder (actionnaire minoritaire de L’Incorrect) lance Quantonation, un fonds d’investissement pour soutenir le développement des start-up spécialisées dans les technologies quantiques. Pour l’entrepreneur, cela ne fait aucun doute, la physique quantique va révolutionner notre économie et la France ne doit pas passer à côté. Entretien.
Charles_Beigbeder

Qu’est-ce que la physique quantique va révolutionner ? 

Elle va permettre de créer une richesse inouïe d’informations : on peut l’utiliser pour faire des calculs et simuler la nature. On est en train de créer des machines quantiques, des processeurs qui pourront réaliser des calculs extrêmement compliqués que même les plus gros supercalculateurs actuels ne peuvent accomplir. Le processeur quantique peut aussi être utilisé comme un simulateur de la nature : par exemple, si l’on veut inventer de nouvelles molécules pour de nouveaux matériaux, pour de nouveaux catalyseurs afin de décarboner nos industries, ou si l’on veut inventer de nouveaux médicaments. 

Si nous devions synthétiser chaque molécule ça coûterait des millions de dollars par synthèse et il existe des milliards de milliards de combinaisons possibles. Si on sait le faire avec un ordinateur, ça ne coûte quasiment rien : c’est ce que l’on appelle la simulation de molécule. Soyons prudents tout de même : cet avantage quantique commence à se manifester mais son application réelle aura lieu dans des années, voire des dizaines d’années.

Ce sont des technologies aux conséquences tellement importantes qu’elles ont été rapidement classées comme des technologies de souveraineté par Bercy

Il n’y a donc pas encore d’application industrielle ? 

On teste toujours les premières machines quantiques qui commettent encore des erreurs. Mais chaque année qui passe, les progrès sont importants : chez Pascal par exemple, start-up française dans laquelle nous avons investi, ils estiment atteindre les 1000 qubits en 2024, un nombre avec lequel on devrait être capable de réaliser des calculs et des simulations que les supercalculateurs classiques ne savent pas faire.

Votre fonds a-t-il vocation à soutenir les souverainetés française et européenne, ou peut-il investir dans n’importe quelle start-up ? 

Le fonds est par principe global, mais il est plutôt investi aux deux tiers en Europe, dont près de 40 % en France, et aussi aux États-Unis et au Canada. Cependant, nous sommes plutôt focalisés sur l’Europe, et avons reçu le soutien de la BPI (Banque publique d’investissement) et du FEI (Fonds européen d’investissement). Il est sûr que la notion de souveraineté européenne est dans toutes les têtes quand l’on parle de quantique : ce sont des technologies aux conséquences tellement importantes qu’elles ont été rapidement classées comme des technologies de souveraineté par Bercy.

Qui sont les investisseurs de ce fonds ? 

Outre la BPI et des investisseurs publics du même type, il y a des industriels comme Thalès, BASF, EDF, et certains venus des États-Unis. C’est très international et cela nous a pris quatre ans pour les réunir : nous avons commencé en 2017-2018 et cela s’est terminé au début de cet été, pour un montant de 91 millions d’euros. Parallèlement, notre structure Audacia développe d’autres thématiques : du capital immobilier et du capital-développement en France, où l’on fait grandir des PME ; et tout ce qui est venture. On se lance dans des verticales de « deeptech » : les technologies quantiques et le newspace, c’est-à-dire l’industrie spatiale qui connaît une seconde jeunesse avec l’irruption de l’entreprenariat. L’idée est de trouver le futur Elon Musk : on a financé ainsi Stanislas Maximin, jeune entrepreneur qui a lancé Latitude, boîte basée à Reims qui fabrique le lanceur Zéphyr.

Lire aussi : Italie : Io sono Giorgia !

Le lancement de ces engins n’est-il pas trop coûteux en énergie ? 

Les lancements émettent un peu de CO2 mais cela ne dure que quelques minutes. Il est vrai qu’au lancement qu’avait fait Jeff Bezos, il avait été calculé que cela représentait la consommation d’une famille sur 40 ans. Ce n’est donc pas génial mais il ne s’agit pas d’une consommation gigantesque. Évidemment, c’est mieux lorsqu’on utilise de l’oxygène et de l’hydrogène liquide. Mais c’est une question intéressante, puisque justement la troisième verticale qui nous anime, c’est la transition énergétique. Il y a beaucoup de fonds qui se lancent dans l’éolien et le photovoltaïque. Il va y avoir aussi un renouveau du nucléaire avec les EPR qui remplaceront les centrales actuelles. 

Mais il faut également prendre en compte le nucléaire de quatrième génération, qui sera encore de la fission mais avec des réacteurs en sel fondu ou des SMR (small modular reactor) allant de 1 à 100 mégawatts. Ils sont plus petits et plus sûrs avec des technologies identifiées depuis les années 50 et 60 mises un peu de côté mais que nous redécouvrons aujourd’hui. C’est ce qu’Emmanuel Macron a annoncé dans son plan « France 2030 ».

Parmi les productions d’énergie décarbonée, certains misent sur la fusion nucléaire, qu’en pensez-vous ? 

C’est une technique qui peut advenir. Plein de technologies de la sorte avaient été imaginées également dans les années 50-60 : pour la fusion, il s’agit d’un confinement magnétique où l’on crée un plasma qu’on emprisonne avec un champ magnétique hyperpuissant dans un tore. Le plasma chauffe à 150 millions de degrés et la fusion se fait. Il s’agirait d’un moyen de créer de l’énergie sans CO2 et sans déchets nucléaires. Les recherches sur le sujet s’accélèrent, de nombreuses technologies sont imaginées comme le confinement inertiel ou le confinement magnétique. C’est un pari assez osé car la mise de fonds s’élève à des centaines de millions voire des milliards de dollars mais il existe déjà des startup comme « Commonwealth fusion system », financée notamment par Bill Gates. 

Nous avons toujours en France et en Europe une recherche de haut niveau

Nous retrouvons finalement les mêmes milliardaires américains qui investissent dans le spatial et dans le secteur du nucléaire. Ces milliardaires cherchent à trouver des solutions alternatives aux énergies non-renouvelables mais également à continuer à croître donc à produire autant mais de manière renouvelable: pour eux, cette technologie de fusion réunira tous les critères pour produire durablement et dans des proportions égales à aujourd’hui. Il y a des start-up de ce type également en Angleterre, en Allemagne comme « Marvel » et même en France avec « Renaissance fusion » du côté de Grenoble.

Avez-vous commencé à investir dans ce secteur de votre côté ? 

Pour l’instant, nous n’avons pas investi dans ce secteur même si nous regardons avec intérêt et surtout admiration le travail autour du développement de cette technologie. Notre fonds d’investissement sur la transition énergétique n’est pas encore totalement bouclé et sera, je l’espère, totalement opérationnel d’ici 2023. Mais nous avons tout de même commencé à investir, notamment dans l’entreprise « Aerial coboticus », dirigée par Asma Bouaouaja, qui produit des drones industriels nettoyant les tours aéro-refroidissantes des centrales nucléaires françaises.

La France produit-elle encore assez d’ingénieurs de qualité aujourd’hui ? 

Oui, nous en produisons encore beaucoup, et ils sont d’ailleurs débauchés dans le monde entier, ce qui prouve leur qualité. Nous avons toujours en France et en Europe une recherche de haut niveau. Avant de lever tous ces fonds, j’avais fait un exercice très simple en regardant le classement de Shanghaï, qui place la première université française, PSL (Paris Sciences et Lettres) au treizième rang. Mais il y a d’autres choses à scruter dans ce classement, comme les publications scientifiques : au niveau de la physique ou technologies quantiques, l’Europe est en première position, devant les Chinois et les Américains. Nous avons donc un très bon terreau scientifique en Europe, mais aussi de grands champions mondiaux et la France est le premier pays derrière les États-Unis dans les 1500 plus grands groupes mondiaux. 

Lire aussi : [Reportage] Éoliennes : massacre à la bétonneuse

C’est une force à ne pas oublier. Nous avons donc : la recherche, les grands groupes et une envie d’entreprendre. Ce dernier paradigme est d’ailleurs un vrai phénomène de société. La France est le premier pays au monde en nombre de start-up pour 1000 habitants. Ce qui manquait, c’était le financement de ces start-up, mais une vraie prise de conscience est en train de s’opérer dans la « French tech ». Après la lowtech, il faut que la deep tech se prenne en charge dans ce domaine des financements, et c’est ce que nous faisons. Nous créons des emplois industriels et favorisons dans le même temps la recherche et développement. Tout ceci favorise la réindustrialisation française et européenne.

Y a-t-il des pays avec qui vous vous interdisez de travailler, comme la Chine ou la Russie ? 

Oui. De nous-mêmes, nous limitons les collaborations avec la Russie, surtout depuis le 24 février, mais aussi avec la Chine. Les services français nous interrogent régulièrement afin de voir si nous sommes vigilants. Je suis rassuré de remarquer, en tant que citoyen, que les pouvoirs publics ont compris que ces technologies relèvent de la souveraineté. Il y a également une sensibilisation des autorités vis-à-vis de la fuite de documents, notamment pour les start-up. Il ne faut pas être naïf.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest