Les dynamiques sociales et le mouvement des idées entretiennent la plus passionnante des conversations. Ainsi la période précédente, celle des folies sociétales qui détricotaient pour de bon notre dentelle sociale et anthropologique, fut comme ramassée par le maître-ouvrage de Chantal Delsol, La Fin de la chrétienté. La civilisation chrétienne était défaite ; mais la foi devait encore être défendue pour ne pas être emportée avec elle – et l’on assista au retour spectaculaire de l’apologétique. Aussi, après nous être enthousiasmés ces dernières années de la hausse continue des baptêmes d’adultes, il fallait un livre jalon qui vienne échafauder la cathédrale des croyants pour qu’elle puisse lancer plus haut encore ses flèches nouvelles. C’est ce livre que nous tenons entre les mains.
Tenir que des truqueurs ont romancé la vie d’un homme-dieu illuminé en mettant dans sa bouche des paroles jamais entendues auparavant ayant ainsi embrasé le monde, c’est encore croire
Avec Le Christianisme à l’épreuve de l’histoire, Philippe Bénéton vient de signer un ouvrage magistral, qui confronte le christianisme aux querelles ayant jalonné son histoire pour débattre des vérités de son enseignement. C’est dire si le projet était ambitieux, couvrant les millénaires nous séparant des temps bibliques, touchant à toutes les branches de l’apologétique, mobilisant des sommes de savoir en théologie, en philosophie ou en sciences, le tout en cinq cents pages maximum pour que les nourritures restent digestes. Comme si cela ne suffisait pas, Bénéton a choisi de le faire en alternant des chapitres analytiques avec des disputationes où ferraillent deux personnages imaginaires, les professeurs Angelicus et Positivus, le catholique et l’athée. La chose était risquée car souvent ratée ; elle est ici remarquablement exécutée, permettant de rythmer la lecture et d’en venir directement aux enjeux, d’offrir aux contradicteurs un droit de réplique très bien renseigné, de leur répondre (à eux, et à nos propres interrogations) et par-là de les dépasser dialectiquement. Ce qui frappe le plus au final, ce n’est pas seulement l’ampleur et l’intelligence de la démarche, la concision et la clarté du propos, l’impressionnante érudition qui solde une vie de labeur intellectuel, ni encore le plaisir que l’on a d’y retourner chapitre après chapitre, mais bien, et plus simplement, l’impeccable honnêteté de son auteur. Bénéton ne triche pas, il n’évite aucune question gênante, concède ce qui doit l’être et n’affirme pas ce qui ne peut l’être, suspend raisonnement et jugement là où il faut cesser de raisonner et juger, au seuil de l’empire du mystère. En ressort, avec plus d’éclat, une grande fresque impressionniste, avec ses jeux d’ombres et de lumières, qui rend compte comme peu d’autres de l’intelligence du catholicisme.
La première partie est consacrée au récit biblique. Tout en faisant ressortir ses idées-forces, Bénéton cherche à expliquer les obscurités ou incohérences des deux Testaments, pour partie liées à la diversité des registres littéraires et à leurs conditions matérielles d’écriture. Sans faire l’impasse sur les difficultés (la rudesse du Dieu de l’Ancien Testament), Bénéton montre bien la nouveauté radicale du christianisme : de son credo et de sa morale bien évidemment, du nouveau rapport au temps qu’il suppose (l’existence d’un Créateur extérieur et transcendant au monde fait entrer celui-ci dans le temps linéaire de l’histoire), du nouveau lien à Dieu qu’il induit (les païens voulaient être contentés par les dieux, les chrétiens doivent contenter le leur). En défendant la véracité des Évangiles, Bénéton montre surtout que la critique positiviste repose sur un acte de foi : tenir que des truqueurs ont romancé la vie d’un homme-dieu illuminé en mettant dans sa bouche des paroles jamais entendues auparavant ayant ainsi embrasé le monde, c’est encore croire. L’athée croit qu’il sait, le chrétien sait qu’il croit – mais il le fait avec de solides raisons.
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La deuxième partie, plus historique et philosophique, est consacrée à la chrétienté, moment où la foi nouvelle devint majoritaire en Occident. Par une lecture biaisée de saint Augustin, on voit l’Église, à mesure qu’elle s’institutionnalise, se laissait tenter par le pouvoir dès l’ici-bas, quitte à recourir à la violence – en réponse inverse, les États naissants se sacralisent, d’où d’inévitables affrontements. L’Église est certes bien cette barque de Pierre, malmenée par les flots du temps et galvaudée par les hommes de peu de foi à son bord. Elle est pourtant un miracle qui produit des miracles : à ce titre, l’exposé noir fait du Moyen Âge déçoit, relatant ses méfaits sans prendre le temps d’exposer les trésors d’intelligence, de charité et de justice qu’il a suscités. Les chrétiens étaient bien imparfaits, mais ils cheminaient ensemble dans la bonne direction – et l’on eut le merveilleux siècle de Saint Louis. Bénéton livre toutefois deux beaux chapitres en miroir consacrés à saint François d’Assise et saint Thomas d’Aquin – et l’on se dit que le génie catholique, c’est encore de permettre à deux êtres si distincts d’accomplir leurs sublimes vocations dans les canons de son dogme.
De la dernière partie de l’ouvrage, touchant aux crises modernes et postmodernes qui ont provoqué les catastrophes spirituelles que l’on sait, et auxquelles Bénéton salue les réponses apportées par Vatican II, on retiendra surtout deux disputationes de haut vol sur les démêlés entre science et foi, particulièrement sur leur manière de concevoir les lois de la nature. Conclusion : si l’on peut être fasciné par l’étendue de son savoir ou troublé par le vertige de ses assertions, le scientisme reste bien incapable de retranscrire l’ensemble de l’expérience humaine. Son expertise pour la matière n’a d’égal que son ignorance pour les choses de l’âme. En réduisant la Créature à un amas de cellules, il la dégrade ; la vie réelle et vécue témoigne du contraire de ce qu’il peut en dire. La science dit beaucoup mais manque sans doute l’essentiel. Et Bénéton de conclure : « Seule la foi rend compte du statut spécifique de l’homme au sein de la nature, de sa dignité et de sa supériorité sur le reste de la Création. » Il faut croire pour savoir.





