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Le couteau entre les dents !

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Publié le

17 décembre 2020

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Avec sa dégaine de bobo auréolé d’un César, celui qui ne le lit pas va aisément prendre François Bégaudeau pour une sorte d’égrégore mélenchoniste de Raphaël Enthoven. Il se trompe.
Begaudeau

Bégaudeau, c’est le gauchiste dur, structuré, couteau entre les dents, et dont on imagine sans peine qu’il serait prêt à casser tous les œufs nécessaires à l’omelette révolutionnaire. C’est aussi la première chose qu’il faut lui reconnaître : on n’a pas affaire avec lui à l’habituel ventre mou du défenseur de la social-démocratie vaguement gauchisée, qui, lorsque l’on rince sa moraline, se retrouve seul comme un con face à ses contradictions. Non ! Bégaudeau, c’est Marx pour de vrai, et non Hegel, ça n’est pas la lutte à mort qui doit révéler les consciences et donc maintenir la lutte pour éviter la mort, mais la lutte qui veut la mort de l’ennemi ; bref, un révolutionnaire authentique, donc un bourgeois, serions-nous tenté d’ajouter ironiquement – mais nous aurions probablement tort.

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C’est en toute logique alors que l’auteur de Jésus, les Bourgeois et nous, après Histoire de ta bêtise, livre dans lequel il s’attaquait à ceux auxquels on l’assimile à tort, les « bourgeois cools » plus communément appelés bobos, continue sa charge contre la bourgeoisie, honnie cette fois-ci sous sa forme « hard », celle du bourgeois de droite – le pur bourgeois tant qu’à penser en clichés marxistes. Dans sa tâche, le voici secondé par Paul Piccarreta, directeur de la revue Limite, pressé et ravi semble-t-il de servir de faire-valoir à un Bégaudeau brillant qui lui rappellera subtilement tout au long du livre qu’ils ne se trouvent pas dans le même camp, sans qu’on sache véritablement si Picarretta, tout à son admiration pour la star littéraire, comprend ce que Bégaudeau lui raconte.

La deuxième chose qu’il faut reconnaître à Bégaudeau, consécutive à la première : sa capacité, en bon commissaire du peuple, à démasquer les traîtres. Par exemple, sa mise au pilori de la « common decency » de Michéa, dont il dénonce l’escroquerie, et qui s’avère tout sauf orwellienne, mais plus probablement rousseauiste, c’est-à-dire mythique, la marque d’un âge d’or révolu, en un mot et à juste titre : réactionnaire. Christophe Guilluy et même Ken Loach qu’il accuse, non pas de racisme, mais d’être structurés par des archétypes qui le sont et qui leur font finalement jouer le jeu de la domination forcément capitaliste, raciste, cisgenre, etc., comme chacun le sait quand il se shoote à Marx. Sans parler d’Onfray dont il fustige le confusionnisme avec un mépris de bon aloi, et les néo-orwelliens, donc Piccarreta et sa bande, qualifiés d’autoritaires sous prétexte de ne pas se réjouir en bloc de Mai 68.

Que Bégaudeau se désole de la disparition des chrétiens marxistes, qu’il aime dans l’Église son cérémonial, ne change rien à l’affaire ; à la fin, il le reconnaît lui-même, il ne peut pas s’agenouiller, son corps résiste, le matérialiste persiste, et c’est le marxiste qui triomphe contre Jésus, contre les bourgeois, et contre nous…

On l’a dit, Bégaudeau n’avance pas masqué quand il écrit ; ainsi prévient-il dès les premières pages : « Si Histoire de ta bêtise a pu m’attirer la sympathie de la branche identitaire autoritaire de la bourgeoisie, c’est au prix d’un aveuglement à ce qui la concernait en propre dans le texte – décidément ces gens ont perdu l’habitude de lire… » J’ignore qui sont ces gens, je sais en revanche que quant à nous, Bégaudeau peut se rassurer, nous savons lire – nous ne sommes donc pas des bourgeois ? – et avons bien compris son propos, c’est pourquoi ce règlement de compte en forme de mise au point ne nous surprend pas le moins du monde, c’est pourquoi aussi nous savons que nous ne pouvons être l’ami de quelqu’un dont le but est de nous anéantir, fût-il quelqu’un qui se réclame de « Jésus ».

Le Christ donc qui apparaît dans la dernière partie du livre comme une sorte de garant moral, un compagnon de route, et l’image d’une spiritualité sans spiritualité puisque Bégaudeau n’y croit pas, malgré la sympathie qu’il éprouve pour celui qui n’est pour lui, de fait, plus rien d’autre qu’un personnage. Or, on sait ce que la dilection pour une spiritualité dénuée de foi promet quand elle se mélange au politique : la révolution, soit la violence, le sang et la mort. Que Bégaudeau se désole de la disparition des chrétiens marxistes, qu’il aime dans l’Église son cérémonial, ne change rien à l’affaire ; à la fin, il le reconnaît lui-même, il ne peut pas s’agenouiller, son corps résiste, le matérialiste persiste, et c’est le marxiste qui triomphe contre Jésus, contre les bourgeois, et contre nous…

Jésus, les bourgeois et nous de François Bégaudeau
L’Escargot, 128 p., 13,90 €

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