Si vous faites attention, en vous promenant du côté de Précigné, de Saint-Bertrand de Comminges ou de La Châtre (et en fait dans des milliers d’endroits en France), vous repérerez, au bas des édifices construits pour durer (églises, gares et ponts), des bornes métalliques rondes indiquant, en lettres en relief, « nivellement général de la France ». L’altitude du lieu est précisée au mètre près, parfois au centimètre, voire au millimètre. Il ne s’agit pas là d’une initiative politique – les nivellements politiques sont plus sournois – ni du mot d’ordre d’un syndicat de l’Éducation nationale, ni du constat tranquille qu’on n’a jamais tant uniformisé, étréci et rabaissé les canons du bon goût social, mais d’une entreprise décidée par les hommes sages qui, en redingotes et pantalons à sous-pieds, partirent à l’assaut géographique du monde. C’est Eugène Rouher, ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, qui lança par circulaire le nivellement général de la France le 15 juillet 1857. « Le Conseil général des ponts et chaussées en confia la mise en œuvre à son avocat le plus ardent, Paul Adrien Bourdalouë (1798-1868) », qui avait nivelé l’isthme de Suez, avec de grands niveaux à bulle et à lunettes, et des mires parlantes, et avait ensuite nivelé le département du Cher, et la Loire.
En 1860, le « zéro Boudalouë » fut fixé en fonction de la hauteur de la mer à Marseille. Charles Lallemand, qui inventa le médimarémètre, corrigea vers 1898 le zéro Bourdalouë et définit donc le « zéro normal ». l’IGN s’est depuis emparé du problème du nivellement et, par exemple, pour Saint-Martin (Guadeloupe), le niveau zéro est calculé à partir du niveau moyen de la mer à Fort-Marigot, et plus précisément en fonction de la limite supérieure des coquillages moins 0,201 m. On sait où on est.
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Du moins le savait-on car à Paris les bornes sont désormais muettes. On ne sait plus à quelle hauteur on se situe du côté du boulevard Murat, par exemple. Les plaques altitudinales ont été ôtées. Il semblerait que préciser l’altitude soit devenu de la maltraitance insidieuse. Le mètre s’imposait sans discussion, le zéro normal n’était pas consensuel. La mesure est fasciste. Sandrine Rousseau est sur le point d’exiger que les coquillages de Fort-Marigot (nom aux relents trumpistes) soient hermaphrodites ou que les niveaux soient abolis.
La France, désormais, est suspendue dans le vide ; sinon la France, du moins Paris. Seule la consultation des archives permet de connaître l’altitude où on se trouve. Comment arrivera-t-on, dans un an, dans deux ans, à faire couler les égouts dans le bon sens et à éviter les flaques d’eau sur les autoroutes ? Le sol se dérobe sous nos pas et l’espace public, déréglé dans tous ses usages, ne souffre désormais plus de l’odieuse précision millimétrée des bornes XIXe. Comme si cela ne suffisait pas, l’Union européenne s’en mêle. Le réseau de nivellement français, NIREF, « observé en nivellement géométrique motorisé, technique plus rapide et moins sujette aux erreurs de réfraction que le nivellement traditionnel à pied » (et voilà comment on jette aux oubliettes tous les carnets des brigades Bourdalouë, reliés en basane et conservés aux Archives), s’intègre dans l’UELN, le réseau européen unifié de nivellement. Résumons-nous : le nivellement général de la France, quand il est géodésique, est de droite ; quand il est métaphorique, il est de gauche.





