Il est quelques rares livres dont la lecture vous fait l’effet d’une révélation – comme si vous aviez dû deviner à tâtons les traits élémentaires d’une pièce plongée dans le noir, jusqu’à ce qu’un inconnu surgisse pour allumer la lumière, vous faisant découvrir l’ampleur des volumes autant que la préciosité du plus petit ornement. « Le choc contre un livre intelligent nous fait voir des milliers d’étoiles », résumait Gómez Dávila. C’est à peu près l’effet que fera le nouvel ouvrage de Marcel Gauchet aux lecteurs qui oseront s’y frotter. Car Le Nœud démocratique est un texte racé, à la fois richement écrit, densément construit et subtilement conduit, dont il vous faut traquer la narration pour qu’aucunes idées, nuances et distinctions, toutes lumineuses, ne vous échappent. Un texte qui se suffit à lui-même, sans l’avalanche de notes et citations de ceux qui veulent prouver leur érudition – ici, la hauteur d’abstraction suffit à dire le sérieux, la profondeur et l’ampleur de la démarche, en même temps qu’elle nous condamne ici à un résumé forcément grossier.
La modernité horizontale advient seulement ! Et nous voilà jetés dans l’aventure humaine faite par les hommes à hauteur d’homme.
Prenant pour point de départ et d’arrivée la crise démocratique, afin de la rendre enfin intelligible, Gauchet écarte de prime abord l’explication par la mondialisation : l’incontestable « dilatation de la sphère économique », plutôt qu’une cause, est en fait la conséquence d’un changement de l’organisation politique qui court sur quatre siècles et dont nous vivons la décantation finale autant que fatale. C’est que de tout temps les hommes vécurent sous des modes de structuration religieux, où l’au-delà compénétrait l’ici-bas, et le devoir-être sacral commandait l’être social. C’est l’« Un hétéronome » qui commandait. On le sait, les Lumières puis la Révolution mirent en branle le rêve d’un monde autonome, qui désintriqua domination, sacralité et tradition pour faire naître la politique (l’État-nation, entre pouvoir et société), le droit (le contrat social, entre individualités et collectivité) et l’histoire (le progrès, entre passé, présent et avenir). Ces nouvelles médiations agissaient maintenant en un sens autonomiste ; seulement, dans les faits, c’est toujours l’Un hétéronome, tapi dans l’ombre, qui conditionnait leurs expressions. Que le compromis fut conservateur, socialiste ou libéral, on rêvait encore, d’une manière ou d’une autre, de l’étreinte totalisante du pouvoir, de l’incorporation sociale et de l’intime liaison des temps. Le communisme voulut produire l’autonomie par l’hétéronomie ; le fascisme refaire l’hétéronomie par l’autonomie. Bref, l’ère des idéologies était à l’hybridation transitoire, jusqu’à la stabilisation réussie de l’après-guerre.
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La nouveauté, c’est la décantation complète de la structuration autonome du cadre hétéronome qui l’a vu naître. La modernité horizontale advient seulement ! Et nous voilà jetés dans l’aventure humaine faite par les hommes à hauteur d’homme. On croyait au rétrécissement des horizons ; c’est en fait à « l’une des plus grandes ruptures de l’histoire humaine » que nous assistons. Sauf que ce régime autonome se prête à des lectures divergentes en fonction des deux faces des médiations modernes, l’individuelle et la collective. « Notre crise est faite d’un tel divorce entre l’ambition explicite qui guide la marche de nos régimes et la base implicite sur laquelle repose leur fonctionnement, base qui, à la fois, nourrit l’illusion de son propre effacement et la contredit. » Nous faut-il privilégier la fluidité de la société civile ou réarmer le bras du politique ? Accentuer les droits individuels ou redonner aux indépendances le sens d’une appartenance ? Baigner dans la bulle présentiste qu’entretient le capitalisme ou nous rattacher à un parcours historique sensé ? La démocratie n’a jamais été aussi incontestable mais ne sait quel visage emprunter, d’où le nouveau clivage entre néolibéraux et populistes. La première option nie les supports collectifs qui lui permirent de se déployer jusqu’à empêcher la démocratie ; la seconde, en réaction, ne réussit pas à articuler les contradictions propres aux différentes médiations. D’où l’impasse dans laquelle nous nous enfonçons.
« Le livre qui n’aurait pas Dieu, ou son absence, comme protagoniste clandestin manque de tout intérêt », disait ailleurs Gómez Dávila. C’est le barbotement du moderne dont il est ici question, et le manque de Celui auquel il a tourné le dos. « Sauve-toi toi-même ! » – ou retourne dans Son giron.






