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Rémi Brague : la morale contre le moralisme

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Publié le

13 décembre 2024

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Dans un essai synthétique, le philosophe Rémi Brague prend la défense de la morale proprement comprise, pour mieux la distinguer de la moraline dont dégouline notre époque.
© Benjamin de Diesbach

Il y a comme un paradoxe, affirme le philosophe Rémi Brague dans un bref essai dense et synthétique tout juste publié chez Gallimard. « Nous vivons sous le poids écrasant du moralisme alors que nous nous éloignons de plus en plus de la morale commune. » Ayant répudié la morale naturelle du Décalogue, nos contemporains, loin de s’affranchir de toute préoccupation morale, en ont promu une autre, bien plus contraignante et oppressive que celle qu’ils ont rejetée. On pense ici à l’écologisme punitif, au wokisme ou à la repentance mémorielle qui induisent une attitude de pénitent perpétuel sans espoir d’une quelconque miséricorde, à laquelle on ne peut finalement échapper qu’en devenant soi-même un apologète de ce nouveau « Décalogue ».

Il y a « une interprétation chrétienne de la morale commune » qui exige non seulement une rectitude des actes mais aussi une pureté du cœur

L’auteur cite à raison un extrait de la Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne (1914) dans laquelle Charles Péguy croit déjà pouvoir distinguer ce travers oppressant de la morale contemporaine à son époque, montrant en creux l’humanité des morales dites « raides » fondées sur le Décalogue : « Les morales raides sont infiniment moins sévères que les morales souples, étant infiniment moins serrées… Une morale raide peut laisser échapper des replis du péché, dont une morale souple au contraire épousera, dénoncera, poursuivra les sinuosités d’échappements… C’est dans une morale souple que tout apparaît, que tout se dénonce, que tout se poursuit… Ce sont les morales raides où il peut y avoir des niches à poussières, à microbes, des moisissures et des creux de pourriture, dans des coins dans les raideurs, des dépôts… Et ce sont les morales souples, au contraire, qui exigent un cœur perpétuellement tenu à jour. Un cœur perpétuellement pur… Ce sont les morales souples et non pas les morales raides qui exercent les contraintes les plus implacablement dures. Les seules qui ne s’absentent jamais. Les seules qui ne pardonnent pas. » La manière dont notre époque lynche sans espoir de rémission les esprits qu’elle juge déviants donne un caractère prophétique aux propos de Charles Péguy. On pense aussi au phénomène de disqualification morale de l’adversaire qui atteint de plus en plus notre vie politique où l’on n’échange plus des arguments mais des invectives dans le but de délégitimer un adversaire politique pour l’exclure du champ de la conversation civique. « Tout se passe, poursuit Rémi Brague, comme si, dans une parodie atroce du sacrement catholique de la pénitence, nous étions tenus de confesser des péchés pour lesquels nous ne pourrons espérer recevoir aucune absolution. »

Lire aussi : Rémi Brague : « La laïcité fonctionne dans la mesure où chacun peut y voir ce qu’il veut »

L’auteur distingue ensuite trois modes d’exercice de la morale : le modèle sociopolitique qui assimile le bien au convenable et fonctionne sous le signe de l’opprobre social, afin de conformer les conduites individuelles à celles prônées par le corps social ; le modèle ascétique, qui consiste, au contraire, à vivre selon une éthique qui conduit l’homme à fuir la société ; le modèle légaliste, enfin, fondé sur la conformité à une loi divine révélée. L’originalité du christianisme selon Rémi Brague, c’est qu’il offre une synthèse de ces trois modèles. Au passage, l’auteur rappelle avec justesse qu’« il n’y a pas de “morale chrétienne” au sens où le christianisme apporterait des règles morales originales qui lui seraient propres ». En effet, dans le domaine moral, le christianisme renvoie à la loi naturelle, telle qu’elle est exprimée, par exemple, dans le Décalogue dont la portée est universelle. En revanche, il y a « une interprétation chrétienne de la morale commune » qui exige non seulement une rectitude des actes mais aussi une pureté du cœur (il ne suffit pas de ne pas commettre d’adultère, il faut également ne pas désirer intérieurement le conjoint d’autrui) et qui élargit le domaine d’application des comportements moraux à tous, y compris aux ennemis, aux étrangers (comme dans la parabole du Bon Samaritain) ou aux méchants. Car « ce que vous avez fait aux plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu, 25, 40). Si le moralisme ne rend pas l’homme heureux, la morale, au contraire, remise à sa juste place, place l’homme sur le chemin de la sainteté.


LA MORALE REMISE À SA PLACE, RÉMI BRAGUE, Gallimard, 160 p., 18 €

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