Pour rejoindre Umphang, depuis Mae Sot, la ville la plus proche, il faut parcourir la «route de la mort». 283 kilomètres de virages qui longent la frontière birmane, parcourus par quelques courageux songthaews, des taxis collectifs locaux. Les antiques véhicules, remplis de passagers jusqu’au toit, cahotent et passent difficilement les récifs montagneux. Des voies minuscules à flanc de côteaux, nichées dans une nature luxuriante et des paysages qui alternent entre forêts tropicales, vallées verdoyantes et champs où s’affairent des paysans thaïlandais, comme une vaste image d’Épinal. Si la «route de la mort» a été surnommée ainsi en raison des affrontements entre rebelles qui n’ont plus cours aujourd’hui, elle reste une barrière naturelle impressionnante: peu de touristes s’aventurent dans ces contrées oubliées de la Thaïlande, loin des plages paradisiaques et des restaurants de luxe de la capitale.
Depuis 1948, cette ethnie se bat pour obtenir l’indépendance de son territoire, situé à cheval sur la Birmanie et la Thaïlande
Les enfants qui vivent ici sont tous birmans. Leurs familles, pour celles qui ont pu le faire, ont traversé la montagne séparant la Birmanie de la Thaïlande pour fuir les combats et s’entassent dans les nombreux camps de réfugiés qui jouxtent la frontière. Si les plus chanceux ont pu s’installer sur une terre, souvent prêtée, la pauvreté et l’impossibilité de travailler minent le peuple karen. Depuis 1948, cette ethnie se bat pour obtenir l’indépendance de son territoire, situé à cheval sur les deux pays. En majorité chrétiens, mais aussi bouddhistes ou animistes, les Karens sont principalement issus de villages très ruraux, souvent installés en pleine forêt et conservent un fragile mode de vie traditionnel. Victimes collatérales des affrontements qui font rage entre les rebelles et la junte militaire au pouvoir en Birmanie, on estime que plus de 140 000 personnes sont aujourd’hui déplacées. Cette ethnie persécutée ne vit que de la charité et de l’instruction des pères missionnaires et des associations présentes sur place qui leur offrent une nouvelle vie. Il y a dix ans, un accord a débuté entre les gouvernements thaï et birman afin d’envisager le rapatriement des réfugiés karens birmans amassés en Thaïlande. Mais en 2021, le coup d’État mené par Min Aung Hlaing, leader de la junte militaire, suivi de la reprise des combats, a brisé tout espoir de retour.
Lire aussi : Bagrat, l’évêque symbole de la résistance arménienne
De ses yeux verts, celui que les enfants appellent pado («grand-père» en birman) contemple le bâtiment ocre sorti de terre il y a quelques mois. C’est ici qu’il vit aujourd’hui, entouré de trente-cinq enfants karens, âgés de 10 à 15 ans. Son but? Préparer la paix. «À l’heure où nous parlons, il y a des combats à 60 kilomètres d’ici, à peine. Si nous voulons la paix, il faut la préparer avec les adultes de demain.»
Dans la maison d’Umphang, nombreux sont les enfants qui arrivent sans papiers : sans reconnaissance de la Birmanie comme de la Thaïlande, la plupart des Karens n’ont pas de nationalité officielle. « Mon premier travail, c’est de commencer par trouver un arrangement avec l’école pour qu’ils puissent être scolarisés, même sans papiers», explique le Père Alessio. Totalement apatrides, certains arrivent sans même connaître le thaï. Entouré d’une équipe éducative de trois professeurs, eux aussi réfugiés karens, il s’efforce de leur enseigner les bases : le thaï pour commencer, quelques mots d’anglais… Mais aussi un enseignement complémentaire à celui qu’ils reçoivent à l’école. « Je veux qu’ils deviennent curieux de tout, du moins conscients du monde qui les entoure… Pour moi, un bon éducateur est quelqu’un qui essaye de poser des limites, mais aussi qui pousse ses enfants à faire le bien. » Une philosophie qui porte ses fruits, car des enfants, il en vient de partout, souvent recommandés par le bouche-à-oreille. « Je suis obligé d’en refuser…», déplore-t-il.

Pas question pour autant d’en faire des déracinés : «Je ne veux pas qu’ils croient que nous sommes plus riches que leurs parents. Ici, le régime est le même : nous mangeons par terre, sur des nattes de paille, chacun aide à faire la cuisine et le ménage. Je ne fais aucune distinction entre les uns et les autres, quelle que soit la situation de leur famille.» Ici donc, pas de lave-linge, pas de lave-vaisselle?: tout se fait à la main. Les chambres? Des dortoirs avec de simples matelas par terre. Pendant leur temps libre, les jeunes filles pratiquent le tissage traditionnel comme le faisaient leurs ancêtres. Une manière de conserver l’héritage reçu de leurs parents.
Quand il n’est pas occupé par la gestion de sa nuée d’enfants, le père Alessio sillonne la campagne thaïlandaise pour donner des cours d’anglais dans des villages perdus dans la jungle, parfois accessibles qu’à moto
Quand il n’est pas occupé par la gestion de sa nuée d’enfants, le Père Alessio sillonne la campagne thaïlandaise pour donner des cours d’anglais dans des villages perdus dans la jungle, parfois accessibles qu’à moto. Ou alors, en bon italien, il prépare des kilos entiers de gelato, qu’il charge à l’arrière de son pick-up pour aller la distribuer dans les villages à la ronde. « La crème glacée, c’est prioritaire. » À l’avenir, le Père Alessio espère construire une nouvelle dépendance sur son terrain, afin de pouvoir accueillir plus d’enfants. Si la volonté est bien là, un seul frein : l’argent, le nerf de la guerre, qui manque grandement. Mais dans son « oasis », il continue de sourire avec bonté en voyant ces enfants jouer au foot et courir dans le jardin. Avec eux, une espérance est permise, celle de la paix.





