Que Léon XIII ait inauguré la doctrine sociale de l’Église avec Rerum Novarum est bien connu. Mais le contenu de l’encyclique l’est moins. Elle débute par une double condamnation. Condamnation du laissez-faire qui, par l’égoïsme, l’usure et l’irréligion, a livré des travailleurs isolés et sans protection à une nouvelle ploutocratie. Condamnation symétrique du socialisme, faux remède qui bafoue la justice : il nie la propriété privée, qui est de droit naturel et se révèle être l’objectif du travail ; il dénature la fonction de l’État, en piétinant le sanctuaire de la famille ; il bouleverse l’édifice social, par le nivellement égalitariste et la discorde. Plutôt que l’impossible suppression des inégalités, c’est l’harmonie sociale qu’il faut viser. Pour régler les rapports entre classes, il y a ce qui relève de la justice : le pape rappelle les devoirs réciproques des patrons et des travailleurs, en insistant sur le respect de la dignité des personnes – qui suppose un salaire juste et le soin des intérêts spirituels. Vient ensuite l’ordre de la charité : dans la propriété, il faut distinguer la possession qui est privée, de l’usage qui doit être destiné au bénéfice du plus grand nombre : c’est la destination universelle des biens. « Dès qu’on a accordé ce qu’il faut à la nécessité, à la bienséance, c’est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres. »
Reste la question des moyens. Outre l’Église et son enseignement, Léon XIII habilite d’abord le droit d’intervention de l’État, en le circonscrivant à certaines limites. Ayant pour tâche le soin de la communauté et de ses parties, avec une attention spéciale pour les indigents, l’État peut intervenir pour assurer le droit de propriété, encadrer les conditions de travail ou garantir le dimanche chômé. Ainsi le droit positif soutiendra le droit naturel. L’autre levier, ce sont les associations libres (corporations, sociétés de secours, patronages, syndicats), qui permettent de trouver subsidiairement des solutions par la coopération sociale. Mais la solution ultime, si elle nécessite le concours de tous ces acteurs, passera toujours par l’Église : c’est le perfectionnement moral et religieux, l’amour fraternel, l’effusion de charité qu’il faut viser.
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Tout le mérite de la biographie rédigée par Jean-Baptiste Noé est de réinscrire cette encyclique dans la vie et l’action de Léon XIII. Pape, Gioacchini Pecci ne devait jamais le devenir – il fut élu âgé alors même qu’il était cardinal camerlingue (organisateur du conclave et traditionnellement non-élu), après trente ans à la tête de l’évêché de Pérouse. Il sera un pape de transition, qui dut gérer, à travers le changement de siècles, l’avènement d’un monde nouveau, fondé sur un bouleversement inédit : l’Église n’était plus cet astre solaire autour duquel gravitaient les nations européennes. Il fallait prendre à bras-le-corps les questions nouvelles, en protégeant le dépôt de la foi – d’où un pontificat marqué par la dialectique entre la nouveauté et l’éternité.
Sur le plan diplomatique, cela donne un pape sans État, ni territoire ni armée, coincé au Vatican, qui doit lutter avec la jeune Italie unifiée ayant spolié les États pontificaux, avec l’Allemagne bismarckienne viscéralement anti-catholique (le funeste Kulturkampf), avec cette France qu’il aime tant où s’enracine pour de bon la République laïque (d’où la querelle du fameux Ralliement). Renié par les états-majors, c’est aux masses chrétiennes que Léon XIII, fin communicant, s’adresse, pour les coaguler contre les forces centrifuges (souci de l’unité des chrétiens) ; pour accroître la dévotion papale (trois jubilés) ; pour se montrer, enseigner, éduquer surtout, afin de les détourner de l’erreur. Il avait la lourde tâche de définir la position de l’Église face au monde moderne. En ce sens, Rerum novarum n’est qu’un jalon de son apostolat social, à réinscrire aux côtés de ses enseignements sur la philosophie (renouveau thomiste), le mariage, la liberté, la franc-maçonnerie, les rapports Église-État, ou la dévotion au saint Rosaire et à saint Joseph. Son objectif est bien de ramener le monde aux pieds de la Croix : « Tous ceux qui veulent arriver au salut en dehors de l’Église se trompent de route et font de vains efforts. Ce qui est vrai pour les individus l’est presque autant pour les nations : elles aussi courent forcément à leur perte en s’écartant de la voie. »

DE LA MODERNITÉ,
JEAN-BAPTISTE
NOÉ, SALVATOR,
280 P., 21 €






