S’il occupe l’une des premières places parmi les précurseurs du catholicisme social, Mgr Wilhlem von Ketteler est sans doute le plus méconnu en nos contrées, la faute à sa germanité. Jérôme Fehrenbach vient heureusement de combler ce manque avec une biographie remarquable qui forme, outre une chronique précise de la vie du célèbre évêque, une passionnante fresque spirituelle, politique et sociale de l’Allemagne du xixe siècle. Issu de l’aristocratie westphalienne, Ketteler débute sa carrière dans l’administration, qu’il quitte suite à l’embastillement d’un archevêque. Après deux ans de voyage et de lectures (dont Fénelon, Lacordaire et Maistre), il opte pour la prêtrise et est ordonné à 33 ans. Élu député dans l’Assemblée de Francfort suite aux événements de 1848, il se fait connaître en prononçant l’oraison funèbre de deux députés assassinés. Très vite, son énergie, sa combativité, son tempérament de feu (son nez a été déformé lors d’un duel) lui bâtissent une solide réputation. Six ans après son ordination, le voilà fait évêque de Mayence.
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Jeune prêtre, Ketteler témoignait déjà d’un souci pour les pauvres, malades et orphelins – qu’il visite, secourt et éduque en montant divers organismes de bienfaisance. Mais le problème a changé d’échelle. Sous l’influence de la Prusse, l’Allemagne se lance tambour battant dans la révolution industrielle, qui provoque paupérisme, émeutes de la faim et spectre du socialisme. La question sociale est l’urgence du temps ; l’Église doit l’investir pour témoigner de la vérité de Dieu. C’était là la vocation de notre évêque, qui se déploie en trois temps. 1848 : lors de six sermons qui attirent jusqu’à 6 000 fidèles, le prédicateur s’attaque à l’égoïsme, fustige la conception faussée de la propriété (lui distingue le droit de gestion, individuel, du droit de jouissance, qui doit servir le bien commun), conspue l’athéisme indifférent à Dieu et aux hommes, condamne ceux qui écrasent et ceux qui se révoltent. 1864 : l’évêque formalise une analyse chrétienne de la question sociale dans La Question ouvrière et le christianisme, qui connaît un immense succès. Il y montre que les ouvriers isolés sont les proies d’un marché qui pressure les salaires au minimum vital : c’est le « marché aux esclaves de l’Europe libérale ». S’il déplore la « décomposition chimique de l’humanité en individus » par le capitalisme, il condamne le socialisme qui voudrait tout absorber dans l’État. Lui adopte une perspective thomiste, fondée sur le droit naturel, et en appelle aux solidarités associatives : familles, compagnonnages, associations caritatives et coopératives ouvrières de production. 1869 : grand discours à Offenbach, bassin industriel du diocèse. Ketteler rappelle que la solution ne saurait être athée ou matérialiste : sans la foi, on finit toujours par exploiter son voisin. Il trace ensuite le canevas d’un programme en trois axes : la hausse des salaires qui doivent correspondre à la valeur du travail ; le droit de fonder des syndicats ; l’encadrement de la durée de travail (avec repos dominical et interdiction du travail des enfants).
L’évêque s’engage par ailleurs dans le combat politique pour défendre la liberté de l’Église. Pourfendeur de cet État moderne producteur de lois qui menace les consciences, Ketteler refuse que l’Église soit soumise, ou séparée, de l’État, et défend l’idéal d’un État chrétien, qui ferait la promotion de la foi pour le salut spirituel de ses sujets. Logiquement, il prend position pour une grande Allemagne fédérée par les Habsbourg d’Autriche et alliée à Rome, contre l’axe impie Berlin-Paris-Turin. Mais l’Histoire marche en sens contraire : défaits en Italie, les Autrichiens sont battus en 1866 à Sadowa par la Prusse, qui prend les rênes de l’Allemagne unifiée par Bismarck en 1871. Et ce qui devait arriver arriva : ciblant Pie IX et l’Église, Bismarck lance l’abominable Kulturkampf pour faire la peau aux catholiques. Par brochures et discours interposés, Ketteler devient l’un des plus farouches opposants de ce nouveau Robespierre. Face au Léviathan laïc, l’évêque se fait le porte-étendard de la liberté religieuse et de la démocratie chrétienne, jusqu’à appeler ses ouailles à la dissidence : « Ne faites pas confiance par principe aux princes de ce monde, en rien ils ne peuvent vous être utiles. […] Fiez-vous seulement à Jésus, espérez seulement en lui. » Une encyclique de Pie IX condamnera les lois allemandes, et le bon Léon XIII fera bientôt plier Bismarck.






