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On parle de la bourgeoisie comme si cette condition ne pouvait jamais nous revenir, qu’elle nous était intrinsèquement étrangère et profondément extérieure. Pour toujours plus s’en écarter, nous avons d’ailleurs savamment pris soin de la définir.
Le bourgeois habite de préférence au centre des grandes villes, affiche une certaine sensibilité aux valeurs de gauche ou écologistes, fait montre d’un sens de la solidarité combiné à une ouverture d’esprit et de tolérance. Il idéalise une société pacifiée, mélange habilement conformisme raffiné et désordre, fustigation de l’argent et confort financier. Ainsi portraituré, le bourgeois appartient à une classe à laquelle on se saurait se confondre et chacun s’en réjouit tout en se délectant de pouvoir estampiller l’autre.
Il faut pourtant se rappeler le retentissant poème du cinéaste Pier Paolo Pasolini, publié le 16 juin 1968 dans l’Espresso à l’encontre des étudiants italiens qui prétendaient incarner la révolte du peuple contre l’autorité en place. L’auteur des Écrits corsaires se proposait alors de définir la bourgeoisie non plus comme une classe, mais comme une maladie dans laquelle la conscience se serait substituée à l’âme, la morale au sens du sacré. Dans cette nouvelle configuration, les bourgeois ne sont pas ceux que l’on croit.
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Ils sont ceux-là qui, arrivés à un niveau où l’intérêt individuel et sa promesse de sommet annihilent désormais tout possibilité d’idéal, se dépassionnent de l’essentiel en feignant de prendre de la hauteur, tout en s’engageant dans des combats subsidiaires, souvent futiles, à tout le moins acceptés ; ceux-là qui refusent toute radicalité comme si l’intelligence lui était étrangère et que la vérité s’accompagnait nécessairement d’exceptions, d’atténuations. Leur tiédeur devient de la nuance, leur peur de la prudence, leur procrastination du discernement.
Aux accusations de mollesse, ils répondent tactique et font planer la menace de substitution.
Arbitrant les élégances, ils convoquent Le savant et le politique de Max Weber et son éthique de responsabilité ou de conviction. Théorie aussi efficace que la formule « Qui suis-je pour juger? » et que l’on peut accommoder à peu près à toutes les sauces pour venir justifier ce que l’on fait, dit, pense, ou non. Aux accusations de mollesse, ils répondent tactique et font planer la menace de substitution. À leur endroit, dans leur position, par leur ruse, ils sont les plus à même de mener l’offensive. Et c’est pour cela, doit-on comprendre, qu’il ne faudrait pas les voir remplacés par des gens de moins bonne facture : les uns seraient trop extrêmes pour composer avec les subtilités du pouvoir; les autres pas assez courageux pour porter des convictions.
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En fait de bourgeoisie, il est frappant d’observer que cette métamorphose du principe kantien du devoir à la philosophie conséquentialiste, s’accompagne toujours d’une capitalisation sociale à effet cliquet. Où étaient nos camarades d’hier – ceux qui nous parlaient de valeurs civilisationnelles, de dignité humaine, d’écologie intégrale – quand il s’est agi de défendre un philosophe, Thibaud Collin , qui avait osé poser les mots justes sur une décision profondément injuste ?
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