Aujourd’hui je chanterai la chaise longue. Je la chanterai avec d’autant plus de sincérité qu’il pleut à verse et que j’aperçois les chaises sous les arbres, attendant placidement que le soleil revienne. Je chanterai la chaise longue qui transforme n’importe quel coin de prairie en jardin et n’importe quel coin de jardin en salon. Je chanterai la chaise longue qui enchante la pluie (mais est-il besoin de quoi que ce soit pour que la pluie soit enchanteresse ?) en affirmant le soleil cependant que l’eau dégoutte de son assise. Je chanterai la chaise longue avec laquelle, justement, on a bravé la pluie, sous la ramure la plus épaisse, parce qu’il n’est rien de plus agréable que d’écouter la pluie faire chanter un arbre.
Je chanterai les vieilles chaises longues qui occupent la maison depuis plus longtemps que tous ses habitants, transats aux formes élégantes, aux accoudoirs polis et aux rotins crevés (mais rafistolés), et les chiliennes (celles qui n’ont pas d’accoudoir) aux toiles désormais passées, qu’on maudissait, petits, car nous n’arrivions pas à les transporter sans nous pincer et qu’il nous paraissait bien injuste que les grands exigent de nous qu’on les apportât. Nous nous vengions en nous précipitant sur les sièges à peine dépliés, victoire éphémère car on nous délogeait bien vite.
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Je chanterai les chaises longues les plus design, les coques en plastique dont on m’assure qu’elles sont la « fusion de l’esprit lounge et du travail de formes organiques », la chaise longue « Eurolax R1 » de Charles Zublena en fibres de verre, parce qu’elle était fabriquée par les Plastiques de Bourgogne, je chanterai même les chaises trop chères de Charlotte Perriand, pour le simple plaisir de rappeler que Le Corbusier lui doit énormément, c’est-à-dire qu’il lui avait tout pris ; et je chanterai les chaises les plus simples, celles qu’on achète en grande surface en profitant d’une promo, qui sont tendues de toiles plastiques vertes, orange et violettes, qui se replient facilement et qu’on remise dans la grange, sous une bâche (car les hirondelles nichent dans la grange), dernier geste des vacances, car on les avait dépliées au premier soleil et laissées dehors jusqu’au dernier moment, pour que les enfants s’y vautrent une dernière fois en lisant pendant qu’on les appelle à grands cris pour qu’ils viennent aider à « tout ranger ! » et pour y savourer, nous, une dernière tasse de café, qui a bien plus de goût sous le tilleul. Je chanterai les chaises longues dépareillées qui invitent au relâchement et dont les styles contrastés et les usures inégales affirment l’ancienneté de la maison et la continuité des usages, qui vont de la sieste à l’exhibition des jambes, pour bronzer subrepticement.
Vivant en troupeau débonnaire, dociles à tous les transports mais rétives aux brutalités, installant la civilisation à peine dépliées mais ne légitimant qu’une paresse soigneusement codifiée, les chaises longues sont de droite.





