L’Union européenne a prévu d’obliger les éditeurs à indiquer quelles parcelles boisées ont servi à fabriquer les papiers sur lesquels est imprimé le livre d’Annie Ernaux que vous venez d’acheter (mais pourquoi?!). C’est une entreprise impossible, même à coups de QR codes, mais rien n’arrête les zélotes de la transparence (sinon la protection des turpitudes d’Ursula von der Leyen – mais c’est une autre histoire). Comment en est-on arrivé à une interprétation aussi aberrante de l’intérêt général ? Pourquoi sécréter une législation aussi contraignante visant à transformer le moindre objet manufacturé, transformé, vendu, en catalogue exhaustif de ses composants – en attendant que s’y ajoute l’intégralité des biographies normées de ceux qui ont contribué à sa fabrication et à sa diffusion ? D’où vient ce vertige de plumitifs amoureux des inventaires ? Du goût de la complication.
La complexité du bureaucrate est là pour affirmer une science délibérément obscurcie, la maîtrise experte d’arcanes dont le but suprême est d’empêcher
Face à l’immensité du réel, le bureaucrate tente de le soumettre en l’épuisant. Il ne s’agit pas d’une complexité lentement élaborée, aboutissant à un garde-temps à quantième perpétuel, carrousel, phase de lune, tourbillon et rattrapante, ou à la cérémonie de purification des garçons chez les Lango du centre-nord de l’Ouganda ou à des grammaires avec verbes transitifs, gérondif, aoriste et passé hodiernal, ces chefs-d’œuvre évolutifs qui, généralement, recouvrent les apparences de la simplicité car rares sont ceux qui ont vocation à lever le capot des mystères. Non, il s’agit d’une complication délibérée, chinoisante, distillée par une caste jalouse de son pouvoir et structurée pour être d’emblée absconse de sens et d’exécution pénible, comme l’affirmation d’un arbitraire, comme une subtile humiliation sociale, comme une cérémonie du thé avec inversion des tatamis (et sans étagère) ou le blasonnement minutieux infligé par un cousin héraldiste d’un écu écartelé en sautoir, si possible avec un rencontre, un alphyn et une feuille de marais. La complexité du bureaucrate est là pour affirmer une science délibérément obscurcie, un privilège irritant, la maîtrise experte d’arcanes dont le but suprême est d’empêcher.
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Et le tarabiscot, alors, qui a donné, hélas, tarabiscoté, au sens de « façonné à l’excès, chargé d’ornements excessifs », affecté, en un mot ? C’est un outil d’une aimable simplicité : c’est un grattoir à moulures. Il ne complique pas, il simplifie. On l’utilise en le poussant et en le tirant, il racle, le profil prédéterminé apparaît, la moulure surgit. Plût au ciel qu’on tarabiscotât tous les règlements européens, et français, pour en racler la crasse suspecte des « valeurs » et les vernis inutiles des « normes » ! On verrait réapparaître, débarrassés de leurs accessoires artificiels, de leurs couleurs criardes et de leurs restaurations abusives, les droits nationaux et les coutumes régionales, délicatement façonnés, adaptés aux mœurs, aux métiers, aux terroirs et aux saisons. Le modeste tarabiscot à la lame découpée sur mesure, qui ne demande que de la patience pour fignoler la discrète moulure parfaite, mérite de devenir l’emblème d’une droite qui rêve de redonner à la France sa vraie souveraineté.





