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Les critiques littéraires de janvier

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Publié le

31 janvier 2026

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies.
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PERFECTION
L’IMPARFAIT, Éric Reinhardt, Stock,
272 p., 19€90

La collection d’Alina Gurdiel, qui enferme des écrivains dans le musée de leur choix pour qu’ils y passent une nuit et y rêvent un livre hanté par les œuvres du lieu a pu donner des réussites, des aberrations (Christine Angot), mais elle a déjà tellement été illustrée qu’on se demande comment innover dans un tel cadre. Reinhardt s’en sort en virtuose, composant le roman d’une rencontre entre Bruno et Gloria, un dentiste idéaliste et une chanteuse intersexe, en parallèle d’un récit de son enfermement à la galerie Borghèse où il compte dormir avec la statue de L’Hermaphrodite. Exposant, comme dans son dernier roman, l’atelier imaginaire de la fiction en liant les détails du réel à leur transposition, faisant naître l’histoire et sa tension sous l’œil du lecteur alors même qu’il se dépêtre dans les difficultés administratives et humaines de son expérience, puis se livre à ses beautés, Reinhardt montre tout le panel de ses possibilités, déploie son double récit sur l’ambiguïté sexuelle et mythique avec une maestria éblouissante et nous offre à la fin une version moderne d’un conte à la Théophile Gautier. Romaric Sangars


UN MYTHE FRANÇAIS
TABARLY 1964, Mickaël Demeaux, Penn Bazh,
112 p., 12€90  

Éric Tabarly est un mythe français. Dans un petit ouvrage fort bien écrit, le journaliste Mickaël Demeaux fait revivre l’exploit qui fit entrer le navigateur dans la légende : sa victoire dans la transat Plymouth-Newport de 1964. Une course en solitaire où le jeune officier de la Marine nationale, âgé de 33 ans, s’aligna à bord d’un prototype de course gréé en ketch, Pen Duick II, construit par le chantier Costantini à La Trinité-sur-Mer. Le départ a lieu le 23 mai. Malgré une série de petites avaries techniques (panne du gouvernail automatique, loch endommagé, bris de son réveil…), il découvre le 18 juin qu’il est le vainqueur de la course avec plusieurs jours d’avance sur Sir Francis Chichester. Son séjour aux États-Unis sera triomphal et le général de Gaulle lui décernera la Légion d’honneur. Tabarly est mort en 1998 en mer d’Irlande et Pen Duick II, désormais restauré, coule des jours paisibles à Lorient. Il était bon de rappeler que ce duo a offert à la France un exploit digne de celui d’Alain Gerbault sur son Firecrest en 1923. Jérôme Besnard


FLAMBOYANT
LA DANSE DES CORPS ET DES ÂMES, Guy Boley, L’Atelier Contemporain, 76 p., 12€ 

Écrire sur la peinture, c’est casse-gueule. On se souvient des hésitations et des angoisses de Drieu La Rochelle sur son Dirk Raspe, d’ailleurs jamais achevé. Guy Boley s’empare du sujet avec une humilité qui force le respect, dans un livre à la brièveté magistrale consacré à Roger Van Der Weyden, primitif flamand à qui l’on doit la fabuleuse Descente de Croix de 1435. Ni récit biographique, ni exégèse picturale, mais plutôt une méditation parsemée d’éclats triviaux, rappelant à quel point les hommes – et les peintres – ne sont que des tubulures de chair dans lequel souffle le Sacré – et invoquant ce xve siècle à la fois obscur et flamboyant, où résonnait cette maïeutique perpétuelle de la tripe et du divin, de la souillure et du sacré, qui a donné lieu à ces tableaux si singuliers, devant lesquels « mêmes les Italiens se mettaient à genoux ». Marc Obregon

Lire aussi : Jean Berthier : viser les angles morts

CUI-CUI
UNE FORÊT, Jean-Yves Jouannais, Albin Michel,
106 p., 16,90 € 

Allemagne, hiver 1947. Un juriste américain débarque à Brême pour participer à un tribunal de dénazification. L’affaire est un peu particulière : les accusés sont… des oiseaux. La forêt où ils vivent a servi de lieu d’entraînement à des SS qui, à force de hurler le Horst-Wessel-Lied, le leur ont gravé dans le cerveau ; ces sales bestioles le chantent désormais à tue-tête, et leurs oisillons l’apprendront. Or, le Horst-Wessel-Lied est interdit par le nouvel article 86 du Code pénal… L’idée est baroque, Jean-Yves Jouannais en tire un roman bref (même très bref) qui oscille entre récit d’atmosphère (la lenteur du procès qui s’étire, les pérégrinations du juriste ennuyé dans la ville en ruines et ses alentours) et conte moral (les organismes de dénazification s’acharnent absurdement sur les innocents oiseaux, mais bâclent les enquêtes sur les anciens Nazis et classent tout le monde comme « simple suiveur »). Original mais un peu court. Jérôme Malbert


DRAME AU CORDEAU
SEPT JOURS, Fabrice Colin, Calmann-Lévy,
196 p., 18,50 €

Un couple se dispute lors d’une excursion en voiture, la femme excédée ouvre la portière et fonce dans la forêt. Il fait noir, c’est l’hiver, son mari ne la retrouve pas. Le lendemain, il appelle les gendarmes. La vie suit son cours. Sept ans plus tard, on sonne à la porte… Fabrice Colin dans ce nouveau roman joue sur la tension et la détente : scène d’ouverture oppressante (d’autant plus qu’il y a deux enfants installés à l’arrière), retour à une forme de normalité, puis résurrection de la disparue et second basculement dans le vide. Deux deuils se succèdent en quelque sorte, alors même qu’aucun personnage ne meurt : à chaque fois, le narrateur doit renoncer à sa vie, et s’en fabriquer une autre, comme sur commande. Un soupçon de fantastique surgit dans la deuxième partie, qui épice le récit sans le faire sortir de son lit dramatique et intime. Le style est net et au cordeau, ce qui permet à l’auteur de faire entrer ce drame à épisodes sur plusieurs années dans moins de 200 pages. JM


ROMAN D’ATMOSPHÈRE
L’ENFANT DU VENT DES FÉROÉ, Aurélien Gautherie,
Notabilia, 184 p., 20 € 

Gjogv, dans les îles Féroé, 200 habitants, début du siècle dernier. Olga et Jonas accueillent leur premier enfant, une fillette qu’ils nomment Anna. Chétive, la petite n’a pas la carrure pour endurer la vie des îles, aussi majestueuses qu’inhospitalières. Jonas le pêcheur est toujours en mer, Olga, fragile, a tendance à boire… Aurélien Gautherie a mis trois personnages au centre de ce premier roman, mais les îles et les éléments en sont les vrais héros. Il adopte d’ailleurs leur point de vue, faisant parler, en prose ou en vers, le vent, le village, un bonnet de laine tricoté pour Anna. L’histoire de Jonas et Olga est disloquée et racontée en désordre : Olga enfant, Jonas vieilli, inconsolable de la mort de leur fillette à l’âge d’un an. La pauvre n’a pas été la seule : au cimetière de Gjogv, les tombes d’enfants sont légion… Un roman bref, tout d’atmosphère, un peu trop ornementé (les vers, artificiels) mais séduisant. JM

Lire aussi : Nicolas Chemla : « La littérature est un sortilège permanent »

DOUX ET TRISTE
LA JEUNESSE EST UN CŒUR QUI BAT,
Dominique Fabre, Arléa, 238 p., 20 € 

Il est bien entendu que la publication de livres de profs, d’une manière générale, devrait être interdite. Mais comme toute règle, elle a des exceptions. Du reste, Dominique Fabre n’est plus prof (d’anglais), il a rendu son tablier, ce qui lui permet de jeter aujourd’hui un regard en arrière avec la sagesse de l’âge, la distance du spectateur et la mélancolie de qui a tourné la page. Cette Jeunesse tient un peu d’une galerie de portraits, portraits de ces adolescents qui n’ont jamais été pour lui des élèves indifférenciés mais des personnages singuliers, jamais inintéressants. « On voudrait s’arrêter sur chaque gamin qui passe dans sa classe. On vous demande de garder vos distances. » Il les raconte sur son mode mineur accoutumé, avec cette petite musique enveloppante et résignée, qui capte instantanément l’attention. C’est doux et triste à la fois, parfois poignant, sous-tendu par une méditation sans gravité sur le temps qui fuit et la petitesse de nos vies. « Les heures passent péniblement, mais elles passent. » Bernard Quiriny


TÊTE BRÛLÉE
PROTOCOLES, Constance Debré, Flammarion,
144 p., 19€  

Constance Debré, tête brûlée ayant tout déserté de son confort hyper-bourgeois pour se réinventer lesbienne, nomade et écrivain au mitan de sa vie, enchaîne depuis des livres radicaux qu’on trouverait clichés et creux si l’on n’y lisait pas aussi une maîtrise véritable et une sincérité absolue. Protocoles est un roman qui répond lui-même à un protocole littéraire intéressant : des textes de loi et des rapports au sujet de la peine de mort aux Etats-Unis qui imposent une brutalité saisissante par le formalisme économe avec lequel ils assument leur sujet, cela alternant avec des récits de séduction lesbienne ou de liaisons écrits dans un style télégraphique et haletant. L’amour et la mort, la froideur des rapports sexuels et celle des exécutions, la schizophrénie du Nouveau Monde : il y avait de quoi construire une belle bombe paradoxale. Dommage que Debré demeure en général au premier degré de ses provocations, se limite à un sensationnalisme efficace. Reste un objet curieux et contondant. RS


LE CIEL A DISPARU
Alain Blottière, Gallimard, 160 p., 18€

Le problème de cette fable prospective lyrique et binaire, ce n’est pas tant ce qu’elle tente de mettre en scène que ce qu’elle révèle de l’auteur. Son héros, Ayann, paraît clairement le double vieilli et fantasmé de Blottière, qui dédaigne les honneurs littéraires à Paris pour sauver des pauvres en Égypte (pays qu’il connaît bien), les adopter et les élever, ici un père et son fils, Malik, qui assume le récit, et livre donc un portrait hagiographique d’Ayann Blottière. Ce personnage a un soir une révélation en contemplant le ciel nocturne depuis le désert égyptien : Elon Musk profane la nuit avec tous ses satellites starlinks et son projet de conquête martienne ajouté à son trumpisme « national-capitaliste », autrement dit néo-nazi, justifie qu’il subisse le même sort que Charlie Kirk. Ainsi Ayann décide-t-il d’aller tuer Musk au nom des étoiles et son petit-fils adoptif Malik, vingt ans plus tard, peut assurer combien Ayann-Alain aura eu raison. Cet autoportrait fantasmatique en Jean Moulin mâtiné de Victor Hugo dégouline d’infatuation, de simplification kitsch et d’orientalisme niais. La première des lucidités, c’est tout de même de n’être pas dupe de soi. RS

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