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Les critiques littéraires de janvier

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Publié le

24 janvier 2025

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de janvier.
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DÉBUTS CLINQUANTS

CEINTURE, Céline Robert, Calmann-Lévy, 250 p., 18 €

Voici Laureen, working-girl de quarante ans, chic, puissante, intimidante. Pour la première fois, elle trompe son mari. L’amant ? Un collègue, Maxime, queutard au langage assez fleuri. Ce Maxime est pourtant marié à Nadia, une femme sublime qui suscite la jalousie de ses amis. Etc. Ronde de personnages, caméra qui bascule de l’un à l’autre au fil des chapitres, éclairant chacun la même histoire sous un jour différent : Céline Robert recourt à une technique classique mais toujours efficace, et a le tact de ne pas tirer trop sur la corde – son histoire s’arrête au bout de six personnages, le dernier bouclant la boucle (pour filer la métaphore de la ceinture). C’est ingénieusement conçu, avec un assortiment de formules souvent bien senties, malgré quelques métaphores parfois baroques (« Elle est l’imprimante 3D dont ses interlocuteurs sont l’encre »). Un joli roman sur le désir, le couple, le souci des apparences et l’insatisfaction, le premier de l’auteure, dont on retiendra le nom. Bernard Quiriny


POLAR RÉTRO

TOUT LE MONDE GARDE SON CALME, Dimitri Kantcheloff, Finitude, 186 p., 18 €

Lyon, fin des années 1970, un VRP en parapluies perd son job. « Il ne rentre pas ce soir », chanterait Eddy Mitchell… Plongé en pleine crise, il abandonne femme et enfant pour tomber dans les bras d’une étudiante gauchiste qui n’a pas froid aux yeux, et qui l’entraîne dans les braquages. On dirait le scénario d’un film noir de l’époque, et c’est tout à fait ça : Kantcheloff déclare ouvertement son amour pour les polars à la française des Trente Glorieuses, de Verneuil à Corneau en passant par Audiard, et truffe son roman de clins d’œil aux classiques (citations, répliques). Le héros a la tête de Patrick Dewaere, si tant est que les personnages de romans puissent avoir la tête de quelqu’un. C’est excellement mené, avec beaucoup de rythme et un goût du jeu – jeu du pastiche, de l’hommage – assumé, qui ne tourne jamais au procédé. Ceux qui partagent les inclinations cinéphiliques de l’auteur se régaleront, les autres prendront aussi plaisir à le lire, pour l’ambiance et la bande-son. Jéme Malbert


À SUIVRE

SARABANDES X, Corentin Durand, Le Seuil, 400 p., 22,50 €

Second roman de Corentin Durand, Sarabandes X expose le destin d’un cinéaste singulier dont le fils tente de déchiffrer l’énigme à sa mort. Pierre rencontre l’ex-maîtresse et muse de ce père lors de son enterrement, laquelle lui propose de passer chez elle. Après une jeunesse à refuser de filmer certains charniers durant la guerre d’Indochine et un échec dans le cinéma d’auteur, Paul-Bernard a en effet mené une carrière dans les débuts flamboyants de la pornographie, avant de se retirer du X et d’épouser la mère de Pierre. Les années50, les années 70 et 2017 ; le roman alterne trois époques et trois ambiances : la guerre en Indochine, la légèreté post-68 entre disco et passions vives, les errances du fils durant l’ultime été de son père. C’est entre ces temporalités que, progressivement, les fils de l’intrigue passée se renouent. En général, les récits « splités » font avorter la dynamique d’ensemble, c’est encore le cas ici, nonobstant le talent du jeune auteur. Un style puissant et subtil ; des morceaux de dialogues qui font mouche ; des évocations envoûtantes ; des contrastes intéressants et une composition pensée ; mais tout cela ne suffit pas à nous désenliser d’une intrigue trop diffractée dont on perd rapidement l’enjeu. Une fois le rythme dissout, on patine sur une prose élégante. Ça reste remarquable : on guettera le prochain livre ; et on se félicitera aussi que Le Seuil soit encore capable de publier de la vraie littérature au milieu de ses tracts diversitaires. Romaric Sangars


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ÉLOGE FELLINIEN

RECOMMENCER, Cyril Aubecour, Aethalidès, 200 p., 19 €

« Recommencer » : on est toujours un peu méfiant avec ces écrivains qui choisissent l’infinitif pour leur titre : une facilité et une mode particulièrement agaçante qui fleure le roman bon teint. Il serait dommage de s’arrêter à cela, tant le premier roman de Cyril Aubecour mérite amplement qu’on s’y penche. Pas forcément pour son sujet central – énième chronique relatant les atermoiements sexuels d’un quadragénaire divorcé qui se lance dans les sites de rencontres – mais plutôt pour ses digressions passionnantes : célébration du vin et de l’ivresse, méditation sur l’avenir de l’écriture à l’ère des algorithmes et descriptions inspirées de l’urbanisme lyonnais – on n’avait pas lu d’aussi belles pages sur la « capitale de la province » depuis Rebatet. Pour le reste, la recension un peu lénifiante des rencontres numériques s’efface heureusement bien vite devant un éloge des femmes aux accents felliniens, qui finit en apothéose dans un épilogue poétique aux forts accents de Huit et demi. Marc Obregon


HIBRIDE

DANS LES PLIS DU DRAPEAU, Frédéric Casotti, Cherche-Midi, 200 p., 19,50 €

On avait découvert Casotti avec une bio inattendue de Stephen Hecquet, le plus méconnu des Hussards (et interviewé dans ces pages à ce sujet). Pour son premier roman, il reste dans les années 1950-1960 en abordant la guerre d’Algérie, vue par plusieurs côtés. Côté OAS, avec un soldat devenu militant. Côté indépendantistes, avec un toubib pro-FLN. Côté Algériens, avec un immigré accusé, au début des années 1980, d’avoir tué le précédent. On ne serait pas loin du roman choral, si le livre était plus long ; l’auteur veut rendre compte de tous les points de vue, sans manichéisme. On le sent tenté par la dimension documentaire (le discours de De Gaulle après le putsch, in extenso), le récit historique (« Le 8janvier, huit mille parachutistes étaient entrés dans la Ville blanche »), la reconstitution de l’époque (les chansons en vogue, les détails pittoresques). L’intrigue policière, certes maigre, garde le livre du côté du roman, un roman qui ne choisit pas son genre. Les uns diront défaut, les autres : charme d’un objet hybride. Bernard Quiriny


UN BEL HOMMAGE

NOTRE-DAME DE L’UNIVERS, Philippe Le Guillou, Gallimard, 264 p., 21 €

Philippe Le Guillou célèbre à sa manière la reconstruction de Notre-Dame dans ce livre promenade joliment titré (Notre-Dame de l’univers, sous-titre L’univers de Notre-Dame), qui explore la cathédrale sous toutes ses coutures : histoire, architecture, trésors, littérature, grands épisodes, des saccages de 1793 au couronnement de Napoléon et aux pompeuses cérémonies funéraires du siècle suivant – De Gaulle, Mauriac, Claudel, Pompidou. Aux obsèques de ce dernier, Léon Zitrone devant son micro qualifie Notre-Dame de « centre spirituel de la France, temple national où retentit de génération en génération l’écho des grandes heures de notre pays ». On ne saurait mieux dire. Elle est plus qu’un monument, explique Le Guillou, elle est l’image même d’une certaine société. Et c’est pourquoi le spectacle de sa destruction a tant blessé les esprits : « Comment se retenir pour ne pas deviner dans ses ruines calcinées les signes d’un autre incendie, de ravages plus terribles encore, ceux de l’explosion d’un modèle de société ? » Bernard Quiriny


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SATIRE TOURISTIQUE

BIENVENUE HONORABLES VISITEURS, Jean Raspail, 7 Cavaliers, 288 p., 25 €

Nouvelle maison lancée au grand galop sous l’égide de Jean Raspail, Les 7 Cavaliers s’impatronisent doublement en inaugurant leur catalogue avec cette republication du premier roman du maître : Bienvenue Honorables Visiteurs. Sorti en 1958, alors que le Japon vaincu et nucléarisé treize ans plus tôt est encore un vrai mystère en France, le livre se présente comme une initiation satirique au Pays du Soleil Levant. Un voyagiste accueille une petite troupe d’Occidentaux privilégiés pour leur faire découvrir l’archipel, après s’être arrangé pour que la découverte corresponde en tout point aux clichés espérés, ce qui lui semble la formule pertinente pour un tourisme réussi. Roman merveilleusement daté dans la forme comme dans le propos, Bienvenue Honorables Visiteurs développe une satire moquant tout à trac autant les vanités occidentales, l’absurdité touristique que l’esprit nippon, avec une énergie, un humour corrosif et une inventivité remarquables. On baigne encore dans un surplomb européen tranquille et décomplexé, à la limite des saillies d’OSS 117, mais Raspail n’est pour autant dupe de rien et s’il évite l’ébaubissement niais devant une altérité de synthèse pour préférer mettre en scène le choc culturel dans tout son potentiel comique, il expose aussi la fascination passionnée que l’on peut éprouver pour des mondes si distants. Demeure, quoi qu’on en veuille, une tragique incommunicabilité, tout n’est pas traduisible, et, de cette ombre des langages et des mentalités humaines, Raspail tire un beau crépitement littéraire. Romaric Sangars


JOURNAL IMMOBILE

FRACASSÉ, Hanif Kureishi, ChristianBourgois, 302 p., 23 €

Fracassé, mais aussi « enterré dans son propre corps, comme un personnage d’Edgar Poe » : c’est l’impression terrible que ressent le scénariste Hanif Kureishi après l’accident qui l’a rendu tétraplégique, survenu à Rome en 2022. Condamné à n’être plus qu’un périphérique, sondé quotidiennement par les gestes médicaux multiples qui veillent à son entretien quasi-botanique, le Britannique se voit désormais contraint de dicter son œuvre pour oublier le quotidien absurde de soins invasifs et d’observations itératives. Le résultat, saisissant, ressemble à un journal d’exode. Crusoé confiné dans les limbes, Kuneishi voit dans le langage non seulement une porte de salut, mais le lieu d’une réinvention totale de son existence, qui devra désormais se priver de toute prospective et se refonder en un vaste commentaire de son passé : une exploration des fronces mémorielles et une méditation sur cette étrange et paradoxale « puissance » que confère l’immobilisme total du corps. Marc Obregon

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