Comment en êtes-vous arrivé à rééditer des livres de Dutourd ?
J’ai découvert Jean Dutourd à quinze ans, un peu par hasard, à la bibliothèque municipale. Un de ses livres figurait sur le présentoir des nouveautés, je l’ai emprunté sans rien savoir de l’auteur et je l’ai dévoré. J’ai tout de suite été sensible à l’ironie de Dutourd, à sa drôlerie, à sa liberté d’esprit. Mis en appétit, j’ai naturellement continué à lire Dutourd, toujours sans préjugé, et j’ai petit à petit avalé toute son œuvre riche d’une bonne soixantaine d’ouvrages. Je ne me suis d’ailleurs pas contenté de le lire et relire : j’ai entrepris, pour le plaisir, des recherches sur son œuvre et sur sa vie. Et voilà qu’un beau jour, fin 2017, je rencontre Dominique Gaultier, le patron-fondateur du Dilettante, dans sa librairie de la place de l’Odéon. Sachant qu’il aime bien Dutourd, je lui suggère de rééditer Les Dupes, recueil de contes philosophiques paru en 1959 chez Gallimard. À peine ai-je fini de parler qu’il jubile : « Si le fils de Jean Dutourd accepte, je veux que vous fassiez la préface ! » Trois autres rééditions ont suivi : Les Horreurs de l’amour toujours au Dilettante, Une tête de chien chez Gallimard, et enfin ce savoureux Déjeuner du lundi.
Quel accueil les trois premières rééditions ont-elles reçu ?
Dutourd commençait à sombrer dans l’oubli quand nous avons réédité Les Dupes, et cette redécouverte a suscité un certain intérêt mêlé de surprise (nul ne connaissait ce livre drôle et percutant). La réédition des Horreurs de l’amour, elle, a reçu un accueil critique extraordinaire, de L’Express à Valeurs actuelles en passant par Le Figaro littéraire qui lui a consacré sa couverture et deux pages où des écrivains comme Benoît Duteurtre, David Foenkinos ou François Taillandier expliquaient pourquoi Dutourd méritait d’être relu aujourd’hui ! Ce succès a décidé Gallimard à rééditer Une tête de chien et Le Déjeuner du lundi, épuisés depuis des années.
Existe-t-il un « fonds » Dutourd, manuscrits, correspondances, inédits ?
Dutourd conservait avec soin tout ce qui se rapportait à son œuvre : ébauches, manuscrits d’œuvres achevées, épreuves corrigées, lettres reçues et lettres envoyées, etc. Tout cela forme un massif gigantesque qui passionnera les chercheurs. Quant aux inédits, il y en a, et d’étonnants… Mais il est encore trop tôt pour en parler.
« Dans les années 1980 et 1990, sa critique sarcastique de la gauche socialiste vaudra à Dutourd une solide réputation d’homme de droite »
Max Bergez
Dans quelles circonstances Le Déjeuner du lundi fut-il écrit?
Début 1946, Dutourd se retrouve sans emploi. Il dépose chez Robert Laffont le manuscrit de ce qui deviendra son premier livre publié, un essai, Le Complexe de César, puis il se lance dans l’écriture d’un roman d’inspiration autobiographique et de forme traditionnelle où il ambitionne de peindre un grand tableau de la débâcle de 1940. Mais ce roman n’avance guère, Dutourd s’ennuie en l’écrivant et les pages qu’il rédige à grand-peine lui semblent dépourvues de vie. Un jour, en revenant d’un des déjeuners qu’il partage chaque lundi avec son père et son oncle, il sent soudain la nécessité de composer un livre ayant l’un de ces déjeuners pour sujet. « Je courus à la maison, j’enfouis à jamais le roman en cours dans un placard et je m’assis à ma table. Je me levai six semaines plus tard. Le livre avait 306 feuillets et j’en étais content. »
Ce qui frappe dans ce roman, c’est de voir combien Dutourd fut un créateur de formes : dialogues, découpage, descriptions…
Si l’on examine avec attention l’œuvre romanesque de Dutourd, on constate qu’il a bien plus renouvelé l’art du roman que nombre d’écrivains qui prétendaient le faire à son époque. Loin de pondre à tire-larigot des romans se ressemblant tous entre eux, il n’a jamais cessé de chercher « autre chose », sans esprit de système, de manière empirique. Cela dit, son objectif était moins l’innovation formelle que la découverte, pour chacun de ses livres, de la forme la plus capable d’exprimer de ce qu’il portait en lui. Cela explique qu’il n’ait quasi jamais écrit deux fois le même roman. Par exemple, après le colossal succès d’Au bon beurre en 1952, il publie Doucin (1955) qui est tout le contraire – et qui n’eut aucun succès.
Comment fut accueilli ce premier roman si peu raccord avec les formes alors en vigueur, sartriennes et autres ?
Le Complexe de César, un an plus tôt, avait valu à Dutourd un prix littéraire et une presse abondante. Le Déjeuner du lundi, lui, n’a eu aucun succès. Un roman sans intrigue apparente, sans rebondissements, se déroulant en deux heures, quasi tout entier composé de dialogues, et dans lequel l’auteur se met en scène… Il était sans doute trop en avance sur son temps ! Je cite néanmoins dans ma postface deux critiques clairvoyants, le romancier Jean Blanzat et le critique d’art Léon Degand, qui surent voir dans Le Déjeuner une œuvre de première importance. Et tout au long des années 1950, Vialatte dans ses chroniques de La Montagne ne manquera jamais de rappeler à quel point Le Déjeuner du lundi a apporté quelque chose de nouveau dans la littérature française.
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Ce roman a aussi valu à Dutourd une lettre élogieuse de Thomas Mann et une correspondance avec Louis-René des Forêts, deux auteurs qu’on imagine pourtant éloignés de lui !
Dutourd a été lié aux plus grands écrivains de son temps. Il avait l’estime d’Aragon, de Giono, d’Albert Cohen, de Montherlant, d’Henry Miller, de Truman Capote, de Senghor, etc. À propos de Louis-René des Forêts, il convient de rappeler que c’est lui, à l’époque où il était conseiller littéraire chez Robert Laffont, qui fit publier le premier livre de Dutourd.
Beaucoup d’images réductrices circulent sur Dutourd, notamment en politique… Qu’en était-il ?
Dutourd, sous l’Occupation, était membre du mouvement de résistance Libération-Sud, bien ancré à gauche. Ses textes de l’immédiat après-guerre sont d’un jeune gauchiste désireux de voir les lendemains chanter. Il est mendésiste au milieu des années 1950, puis s’affirme résolument gaulliste en 1956 avec Les Taxis de la Marne, pamphlet contre l’impéritie gouvernementale des IIIe et IVeRépubliques et éloge du général de Gaulle, dont il annonce avec deux ans d’avance le retour au pouvoir. Dutourd sera d’ailleurs candidat aux élections législatives de1958 et1967 sous l’étiquette des « Gaullistes de Gauche ». Dans les années1980 et1990, alors qu’il est chroniqueur à France-Soir, sa critique sarcastique de la gauche socialiste lui vaudra une solide réputation d’homme de droite. Il n’empêche qu’à la présidentielle de 2002, il soutient la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Ils avaient sympathisé dans les années 1970, à une époque où Chevènement – très proche des communistes – incarnait l’aile gauche du Parti socialiste. Plus qu’une appartenance politicienne, le gaullisme de Dutourd était avant tout un attachement à la personne du Général et à ce qu’il incarnait, à savoir une « certaine idée de la France ». En fait, Dutourd était un esprit libre, qui écrivait ce qu’il estimait devoir écrire sans souci de l’étiquette qu’on lui collerait sur la figure, ou dans le dos.
Quel est selon vous son chef-d’œuvre, comme romancier ?
Je suis tenté de répondre Les Horreurs de l’amour, cet immense roman que j’ai republié voilà deux ans. Il s’agit d’une conversation de mille pages entre deux amis qui se promènent dans Paris, l’un racontant à l’autre les amours tragiques d’un député de la IVe République qui, à cinquante ans, marié et père de trois enfants, s’est épris d’une secrétaire de vingt-cinq ans. C’est une œuvre extraordinaire, aussi bien sur le fond que sur la forme. Jean Paulhan écrivit à son sujet : « Je suis bouleversé. Que ce soit une grande chose, pas le moindre doute là-dessus : une grande chose comme personne n’en avait vu depuis longtemps. »
Dutourd a touché à la chronique, au pamphlet, à la fable avec Le Crépuscule des loups… Faisait-il une hiérarchie entre les genres ?
J’incline à penser qu’il mettait ses romans au-dessus du reste. À la fin de sa vie, lorsqu’on l’interrogeait sur son œuvre, il nommait systématiquement deux romans parmi ses livres favoris, Les Horreurs de l’amour, bien sûr, et Portraits de femmes, un roman peu connu, mais étrange et fascinant, paru en 1991, dans lequel il met en scène un écrivain qui ne lui ressemble guère (et qui semble même être son parfait contraire). Toutefois, dans l’absolu, je ne crois pas que Dutourd avait établi de hiérarchie entre les genres : un livre a de la valeur indépendamment de la petite case où les taxinomistes s’appliquent à le ranger. Du reste, ses livres marient souvent les genres : Le Déjeuner du lundi en est une brillante illustration.
« On reconnaîtra tôt ou tard Dutourd comme l’un des écrivains les plus importants de la deuxième moitié du XXe siècle »
Max Bergez
Diriez-vous qu’il est sous-estimé parmi les écrivains du XXe siècle ?
C’est indéniable. On peut être tenté d’y voir une conséquence non seulement de ses inclinations politiques, mais aussi de son long compagnonnage avec Philippe Bouvard (il a participé aux « Grosses têtes » pendant plus de trente ans). J’avancerai aussi une explication plus générale : c’était un esprit libre et singulier, ce qui est le plus sûr moyen de déplaire aux faiseurs d’opinion.
A-t-il une descendance littéraire ?
Rares sont les écrivains qui ont explicitement reconnu son influence. Parmi les vivants, on peut citer Nathalie Rheims, le romancier lillois Bernard Leconte qui lui a consacré une excellente monographie, Quelques coups de burin pour la statue de Dutourd, ainsi que François Taillandier qui a publié juste après sa mort d’un touchant petit livre, Le Père Dutourd. Je soupçonne d’autre part trois écrivains fort en vue de l’avoir beaucoup lu, quoiqu’ils n’en aient jamais fait état…
Lesquels de ses livres aimeriez-vous désormais faire redécouvrir ?
On sait peu que Dutourd et Aragon vécurent une amitié littéraire qui dura une quinzaine d’années, de l’immédiat après-guerre au début des années 1960. Dutourd l’a relatée au soir de sa vie dans un délicieux récit autobiographique, Les Voyageurs du Tupolev, dont je prépare une édition enrichie de documents divers, et inédits pour une large part. J’aimerais aussi rééditer son roman Doucin.
L’heure de la résurrection a sonné !
Je n’ai pas le moindre doute là-dessus. On le reconnaîtra tôt ou tard comme l’un des écrivains les plus importants de la deuxième moitié du XXesiècle, si du moins la langue française et la liberté ne meurent pas.

DUTOURAMA
AU BON BEURRE (1952). Le roman le plus connu de Jean Dutourd, prix Interallié. Une comédie satirique sur les aventures d’un crémier versé dans le marché noir, l’un des meilleurs romans français sur l’Occupation avec Le Chemin des écoliers de Marcel Aymé.
LES MATINÉES DE CHAILLOT (1978). Bienheureux celui qui dégote ce rare recueil de chroniques données à Paris-Match en1974 et1975 ! Dutourd excelle dans cet exercice de philosophie au quotidien, pince-sans-rire, aimablement réac, souvent décapant.
LES HORREURS DE L’AMOUR (1963). Un énorme roman dont la démesure même fait la force, écrit sous la forme d’un dialogue entre deux promeneurs au cours d’une nuit dans Paris. Peut-être le chef-d’œuvre de Dutourd, réédité en 2022 au Dilettante.
2024 (1975). Certains lecteurs ont eu peut-être la curiosité d’ouvrir l’an dernier cette fable rétrofuturiste sur l’an 2024, où la France est en proie à une chute dramatique de la fécondité. Une curiosité presque poétique, pleine d’étranges tableaux de Paris.
LE FELD-MARECHAL VON BONAPARTE (1996). Et si Louis XVI n’avait pas dissous les régiments parisiens, et que la Révolution n’avait du coup pas eu lieu ? Et si la Corse avait été génoise ? Où Dutourd se fait historien d’une réalité parallèle, sur le mode uchronique.





