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Les critiques littéraires de novembre

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Publié le

28 novembre 2025

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies.
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HYPNOTIQUE
LES FORCES, Laura Vazquez,  Éditions du Sous-sol, 304 p., 22€50

Avec sa casquette indévissable et son piercing, Laura Vasquez, poétesse et romancière, a le charme d’une adolescente butée mais un style passé à maturité. Les Forces est un roman expérimental qui rappelle un peu les premiers Mehdi Belhaj Kacem, phrases perforatrices, exploration intérieure, ruminations décalées et scènes improbables. La perspective de fond est une gnose sublimant un peu les fadaises de la déconstruction en les rattachant à une forme de théologie négative par le biais de Simone Weil et Plotin, ça n’empêche pas les lieux communs, mais ça ne fait pas obstacle au déploiement de sa folie méditative de femme décalée soulignant sans cesse l’étrangeté du réel, l’arrière-plan des discours convenus et la dimension froidement matérielle des choses. Surtout, Vazquez élabore une suite d’allégories saisissantes : gouine souveraine, assistant social dostoïevskien, maison de drogués, pendue rescapée, pompier philosophe, entre des monologues-fleuves et des poèmes soudains. Hypnotique, extrême, parfois fulgurant.  Romaric Sangars

FRESQUE SAUVAGE
ADIEU KOLYMA, Antoine Sénanque, Grasset, 400 p., 23€ 

Les romans historiques ont le vent en poupe. Dans le genre, Antoine Sénanque n’y va pas avec le dos de la cuillère : dans cette fresque sauvage sur la Kolyma, cette contrée septentrionale de la Russie dans lequel Staline avait installé son plus redoutable goulag, un enfer blanc où le mercure pouvait passer sous les – 60°, il met en scène une de ses rescapées, Sylla Bach, tueuse à gages tatouée travaillant pour les frères Vadas, qui ont édifié un empire du crime sur les ruines du soviétisme. Ultra-ambitieux, ultra-documenté, avec une galerie de personnages tous plus bigger than life les uns que les autres, passant sans ciller d’une histoire d’amour mystico-lesbienne à un règlement de comptes sanglant dans le blizzard de Madagan, la ville du bout du monde, Adieu Kolyma ne manque pas de souffle mais frôle parfois l’indigestion.  Marc Obregon

HAUT RÉGIME
LA RÉJOUISSANCE, Stéphane Barsacq, Corlevour, 192 p., 20€ 

Puisque tout semble s’effondrer, Stéphane Barsacq en appelle à la réjouissance suprême, celle qui vient de cette « capacité d’épouser la joie au cœur du cœur », et qui formule un remède autant sensible que spirituel. Chez Dante avec Béatrice, dans le souvenir grandiose de Byzance, en compagnie de Nietzsche et Rimbaud, sous les conseils de Pascal et Ronsard, mais aussi dans la proximité amicale que l’écrivain a pu entretenir avec Cioran, Bonnefoy, Rinaldi ou encore le sculpteur Goudji, Barsacq nous transporte d’un sommet à l’autre pour renouveler nos perspectives, en nous soulevant par un genre de griserie supérieure. Le naturel avec lequel il fréquente les génies de tout temps confère à son livre l’atmosphère d’un salon céleste, mais d’où tenir une position stratégique dans une époque où le nihilisme emploie l’artillerie lourde. L’élégance et vivacité du style de Barsacq, comme la puissance de ses aperçus, emporteront même le lecteur intimidé par le nombre et la qualité des hôtes. RS

Lire aussi : Édouard Louis pense-t-il la littérature aussi mal qu’il l’écrit ?  Oui

??L’ENCRE ET LE LAIT
NOURRICES, Séverine Cressan, Dalva, 268 p.,21,50€

Les familles bourgeoises – pas seulement – plaçaient jadis les nourrissons chez des nourrices professionnelles, dans les villages. Toute une industrie du lait maternel en découlait, avec des intermédiaires plus ou moins recommandables, un taux de mortalité infantile élevé, et des drames comme celui que raconte dans son premier roman Séverine Cressan. L’héroïne, nourrice, accueille un nouveau-né venu de la ville, en plus de son propre nourrisson. Puis trouve une enfant abandonnée, minuscule, dans une clairière, qu’elle recueille aussi. Le bébé de la ville vient à mourir, elle lui substitue celui qu’elle a trouvé, en espérant que la supercherie passera inaperçue… La bonne idée de l’auteure, c’est d’avoir effacé les repères : on ignore où et quand se déroule l’histoire, le récit prenant une dimension mythologique qu’accroît encore l’écriture, qui tend parfois vers la prose poétique. Le lait coule à flots, les seins sont lourds, les odeurs âcres et la terre humide, au plus près des éléments. JM

SÉNILE
LES PREUVES DE MON INNOCENCE, Jonathan Coe, Gallimard, 480 p., 24€ 

« Cosy crime », « dark academia » ou brûlot anti-conservateur un peu balourd : Jonathan Coe ne choisit pas et livre un dernier opus qui se voudrait probablement ludique et lucide. Et il y parvient presque, particulièrement à l’aise lorsqu’il s’agit de convoquer tous ces styles qui ont fait la littérature britannique et troussant une enquête rigolote autour d’un mystérieux meurtre en chambre close – en marge d’un colloque de méchants conservateurs et dans le sillage d’une inspectrice de police forcément truculente et proche de la retraite, décalque de Jessica Fletcher dans Arabesque. Pour le reste, Coe se livre à l’habituelle auto-inspection littéraire (mouais) et à quelques réflexions sur le « pouvoir de la fiction » (pourquoi pas). Ça ronronne jusqu’à un dénouement attendu – le cosy crime rejoignant fatalement le cosy progressisme. Voilà qui devrait plaire à votre mamie (celle qui écoute encore France Inter). MO

GÉNIE FUMISTE
LOUFOQUE ! Alphonse Allais, Wombat, 280 p., 20€ 

À côté de son grand roman La Marchande d’oublies paru à la rentrée, Pierre Jourde, fin connaisseur de la littérature fin-de-siècle (cf. son Huysmans en Pléiade), sort une anthologie de textes d’Alphonse Allais : sketches, micronouvelles et petites chroniques de deux ou trois pages écrites pour les journaux, où Allais gagnait sa vie. Comme il était payé à la ligne, tout lui était bon pour gagner de la place, d’où les sauts à la ligne quasi systématiques. Burlesque, incongru, débonnaire, potache, fumiste, parfois noir, l’humour vieilli d’Allais nous repose agréablement de celui des humoristes qui sévissent de nos jours, ricaneurs, survoltés, prévisibles. Jourde dans sa préface rappelle qu’Allais, sous couvert d’humour, a inventé nombre de procédés recyclés ensuite avec le plus grand sérieux par l’art contemporain, comme la peinture monochrome ; il ajoute au texte des notes qui éclaircissent les allusions de l’auteur aux personnages et mœurs du temps. C’est ainsi qu’Allais est grand. Bernard Quiriny

Lire aussi : Les critiques littéraires de septembre

70 ANS D’ÉCRITURE
AMOURS MONSTRES, Rachilde, Bouquins, 1344 p., 25€  

Figure du monde littéraire pendant plus d’un demi-siècle, romancière, pilier du Mercure de France que dirigeait son mari Alfred Vallette, Rachilde, de son vrai nom Marguerite Eymery, a été remise en lumière par le roman biographique de Cécile Chabaud (Rachilde, homme de lettres, 2022), par son entrée dans le domaine public en 2024 et par l’exposition « Un monstre de littérature » organisée au printemps à Périgueux, dans sa Dordogne natale. Spécialistes des littératures fin-de-siècle et Belle Époque, Franck Javourez et Julien Schuh proposent dans ce splendide « Bouquins » une sélection de textes issus de toute sa carrière, soit sept décennies d’écriture (elle est morte à 93 ans, en 1953), de Monsieur Vénus, le roman à scandale qui la fait connaître en 1884, à Quand j’étais jeune, son testament littéraire. Les notes et notices, exemptes du jargon des relectures néo-féministes à la mode (cf. les absurdes préfaces de Monsieur Vénus pour la collection l’Imaginaire, en 2022), passionneront les amateurs. BQ

POSTURE TOTALE
FOOTBOYS, Mathieu Tulissi Gabard, Gallimard, 157 p., 18€

La littérature peut-elle retranscrire le langage de la rue ? C’est toute la question depuis au moins Céline et Alphonse Boudard – voire Joyce et sa volonté d’extraire à vif cette langue de l’hyper-présent qui constitue la substance fascinante – et assez imbitable – d’Ulysse. Matthieu Tulissi-Gabard, « poète et footballeur » nous dit-on, voudrait certainement s’inscrire dans ce fastueux projet. Las, il ne suffit pas d’accumuler les apocopes, aussi irritantes soient-elles, ni de gommer les majuscules pour donner l’illusion d’un phrasé vernaculaire. Ce monologue d’un aspirant footballeur professionnel, qui raconte de l’intérieur les entraînements, les espoirs et les humiliations, s’écroule très vite dans une totale facticité – voire dans une condescendance parfaitement désagréable. On ira vite relire l’excellent Football Factory de John King pour oublier ce navrant texticule. MO

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