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Les critiques littéraires du mois #37 1/2

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Publié le

15 décembre 2020

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Les critiques littéraires du mois de décembre par Alain Leroy, Bernard Quiriny et Ange Appino. Partie 1/2.

FABLE FUNÉRAIRE

Mon nom était écrit sur l’eau d’Olivier Bleys, Denoël, 239 p., 19 €

En 1969, le grand événement est l’alunissage prévu par Apollo 11. Les Spautz viennent d’acquérir un téléviseur pour assister à l’évènement. Le père est catégorique, l’appareil dont l’écran sera retourné contre le mur deviendra un meuble comme un autre après le spectacle. Or, ce soir-là, le destin de cette famille luxembourgeoise va basculer d’une façon à la fois loufoque et dramatique, reléguant les nouveautés du jour au second plan. Le patriarche autoritaire, désormais handicapé, tient à faire de son fils Gabriel le futur dirigeant de l’agence Lumière de l’Est, l’entreprise de pompes funèbres qui fait sa fierté. Évidemment, le jeune Gabriel n’a pas la vocation et devra lutter contre ses propres démons pour tenir – trahir ou s’aligner ? En bout de course, quelques rebondissements bien vus vont venir semer le trouble. Un petit roman au héros charmant, riche en anecdotes amusantes et en faux-semblants, comme une fable initiatique enjouée autour du monde funéraire et des questions d’héritage. Alain Leroy

UN LIVRE SUR TOUT QUI TOURNE À VIDE

Une promeneur solitaire dans la foule d’Antonio Munoz Molina, Seuil, 520 p., 24 €

Ce Promeneur solitaire, présenté comme un roman, tient du livre expérimental. À Madrid, Paris, New-York, Munoz Molina note tout ce qu’il voit, pubs, enseignes, flashs d’actualité. En découle un roman-monde contemplatif, qui capture l’esprit du temps via les « matériaux de rebut » de notre société, auxquels l’auteur veut conférer une noblesse. Le texte est découpé en paragraphes qu’introduit une sentence ready-made, avec majuscule aux initiales : « Nos Experts Analysent Tes Besoins », « Fais de Tes Inspirations une Réalité ». Envoûtant au début, avec ses allers-retours entre trivialité et littérature (l’Histoire, les auteurs – Quincey, Benjamin, Poe, Pessoa), ce vaste recyclage finit par tourner à vide : les rebuts restent des rebuts, d’y coller des majuscules ne change rien. Ronflant, un peu vain, ce pavé séduit tout de même à cause du vieux rêve qu’il exemplifie : celui d’écrire non pas, comme Flaubert, un livre sur rien, mais un livre sur tout, gageure non moins admirable. Bernard Quiriny

Lire aussi : Les critiques littéraires du mois #36

JEU DE PISTE POUR INITIÉS

Autobiographie d’un personnage de fiction d’Alain Arias-Misson, Serge Safran, 246 p., 21,90 €

« Un jour où le Baron de Charlus était en ville (rappelons qu’il se rendit pour la première fois à New-York par Ellis Island)… » Les spécialistes de Proust doivent avoir les yeux qui piquent : le Baron de Charlus n’a évidemment jamais mis les pieds à New-York ! Mais justement, c’est ça qui est drôle : Alain Arias-Misson a décidé de convoquer dans son roman toutes sortes de personnages littéraires célèbres, du Petit Prince de Saint-Exupéry au jeune Marcel en passant par Dedalus, Pip ou même Tintin. Mieux : il va jusqu’à chiper des phrases entières pour les recoudre dans le sien (les lecteurs-détectives qui veulent remonter les pistes peuvent s’appuyer sur la liste fournie en postface par le traducteur). Mi-collage, mi-pastiche (et mi-hommage, si l’on admet qu’un livre ait trois moitiés) Autobiographie s’inscrit dans la continuité des précédents travaux de l’auteur, abonné aux ouvrages-concepts dans la veine du groupe Fluxus dont il fut un compagnon de route. Un jeu de pistes ouvert à tous les amateurs, mais avertis de préférence. Bernard Quiriny

NOSTALGIE ET FASCISME

Notre avant-guerre de Robert Brasillach, Pardès, 458 p., 26 €

Notre Avant-guerre, réédité en cette rentrée, est d’abord une tentative de « fixer les traits » du monde « fuyant et beau » de la jeunesse de Brasillach, un monde que le conflit qui vient d’éclater en 1939 rejette dans un passé enseveli. L’écrivain nous restitue avec nostalgie le Paris des années 20 et 30, l’agitation de ses rues et de ses théâtres comme le saint désordre des thurnes de son École Normale Supérieure. La politique n’y émerge que lentement, et, avec elle, l’ébauche d’un fascisme français. Ce dernier, dont l’auteur fait de Maurras l’un des pères, est défini comme l’esprit de jeunesse et de camaraderie et la jonction des préoccupations nationales et sociales. On en vient à se dire que Brasillach s’illusionne gentiment, mais l’obsession du juif partout présente nous rappelle la portée funeste de sa pensée. Le tour de force de l’ouvrage est de presque parvenir à nous faire pardonner ces errements par son style épuré, qui peint, en impressionniste, le « regret souriant » laissé par le temps qui passe dont nous avait parlé Baudelaire. Ange Appino

Lire aussi : Le prix Goncourt réussit son envol

PEUT MIEUX FAIRE

French exit de Patrick de Witt, Actes Sud, 272 p., 22 €

Abandonnant New-York et les scandales, une riche héritière et son loser de fils s’embarquent pour Paris poursuivis par le fantôme du défunt père et mari. Au programme de cette escapade survoltée : ruine éclair, croisière déjantée, ruptures et retrouvailles, spiritisme et apéros en roue libre. L’excellent conte initiatique foutraque et néogothique aux accents kafkaïen Heurs et malheurs du sous-majordome Minor laissait augurer de grandes choses pour la suite, d’où la légère déception du jour. Car French Exit n’est pas exactement de la même trempe. Loin d’être raté, ce quatrième roman du Canadien s’abime pourtant dans une comédie convenue qui semble calibrée sur le scénario du film qui en est déjà issu. Le roman paie probablement son glissement vers le boulevard à la française et ces personnages secondaires auxquels on a du mal à croire. Bref, si la première partie est réussie, les péripéties parisiennes peinent à captiver et, en dépit d’un final touchant, ce livre ne renouvelle pas l’exploit du fascinant précédent. Alain Leroy

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