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Les critiques littéraires du mois #37 2/2

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Publié le

22 décembre 2020

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Les critiques littéraires du mois de décembre par Jérôme Malbert, Bernard Quiriny, Mathieu Bollon et Romaric Sangars. Partie 2/2.

PANORAMA DÉCADENT

Le Jardin des supplices et autres romans d’Octave Mirbeau, Robert Laffont / « Bouquins », 1 380 p., 32 €

Comme c’est vieilli, Mirbeau ! Tant mieux, d’ailleurs : on a l’impression, à le redécouvrir dans le « Bouquins » que publie ces jours-ci Pierre Glaudes, de remonter en pleine époque décadente, amatrice d’humour noir, de pourritures, de voluptés morbides (Le Jardin des supplices, ce bréviaire de la luxure et de l’immoralité). Mirbeau, contestataire indomptable, sera toujours un satiriste impénitent, et parmi les quatre romans rassemblés ici, on trouvera bien sûr le fameux Journal d’une femme de chambre, cette dénonciation de la rapacité des classes supérieures et de l’inhumanité de la société bourgeoise. Est-ce si vieilli, au fond ? Sur la forme, en tout cas, pas du tout. Adepte du bric-à-brac, des romans-puzzle composés à partir d’articles pré-publiés dans la presse, Mirbeau s’avère être un inventeur de formes audacieux, un rénovateur du roman, précurseur des narrations éclatées. Il écrit l’un des premiers romans en auto : La 628-E8 (son immatriculation), étrange récit-périple sur les routes d’Europe du Nord, mélange de vitesse, de paysages, d’impressions et de propos à la volée, souvent très drôles. Quant à Dingo, son ultime roman, il n’est pas basé sur sa voiture, mais sur son chien… Quatre livres à lire ou relire, savamment présentés par Glaudes dont les introductions sont une mine de renseignements sur le contexte, sur la littérature de l’époque et sur l’auteur. Jérôme Malbert

BEAU, FEUTRÉ, INCLASSABLE

Éphémère de Bernard Chambaz, Stock, 232 p., 19 €

Invité à écrire un livre pour « Ma nuit au musée » (un écrivain, la nuit, dans un musée), Chambaz part à Parme où l’éditeur et graphiste Franco Maria Ricci (FMR), mort le 10 septembre, a créé un musée doublé d’un labyrinthe en bambous. C’est l’occasion pour lui d’exprimer son admiration pour l’éditeur Ricci, homme des entreprises folles – la réimpression de l’Encyclopédie, la « bibliothèque de Babel » conçue par Borges, le Codex Seraphinius – et de déambuler dans sa collection d’art. En guise de fil rouge, il s’intéresse aux toiles d’Antonio Ligabue (1899-1965), peintre et sculpteur naïf, héros, par coïncidence, d’un film italien récent (Volevo nascondermi, de Giorgio Diritti). Il feuillette aussi les livres des éditions FMR et ceux de la collection Mingardi, des classiques illustrés par Chagall, Picasso ou Braque, exposés au musée. À cheval sur l’art et la bibliophilie, Éphémère est un beau récit, inclassable, porté en sourdine par une musique en mineur sur le thème du memento mori. Bernard Quiriny

Lire aussi : Les critiques littéraires du mois #37 1/2

FUNESTE AMITIE

L’Ami impossible de Bruno de Stabenrath, Gallimard, 528 p., 22 €

Pour son dernier livre, Bruno de Stabenrath a choisi de marcher dans les pas d’Emmanuel Carrère en se penchant sur une affaire criminelle qui a défrayé la chronique en 2011. Mais, à la différence du livre L’Adversaire, sorti en 2000, il ne s’agit pas ici d’un roman inspiré de faits réels mais plutôt un témoignage intime et poignant sur l’amitié fortuite de l’auteur avec le sinistre Xavier Dupont de Ligonnès. De la passion commune des deux amis pour Elvis Presley au puissant sentiment de déclassement social qui les unit, l’écrivain nous dévoile toutes les facettes de cette relation née sur les bancs d’un lycée de Versailles en 1977. L’auteur évite de tomber dans le piège du voyeurisme morbide, préférant jeter le voile sur l’influence funeste des délires mystico-sectaires de la mère de Xavier ou sur le caractère « altruiste » (si l’on en croit les psychiatres) des assassinats. Même si le sujet a déjà fait couler beaucoup d’encre cette année (l’enquête de Society publiée cet été), ce nouveau témoignage se révèle passionnant. Mathieu Bollon

GÉNIE LOUFOQUE

Automoribundia de Ramón Gómez de la Serna, Quai Voltaire, 1 036 p., 34 €

Bien qu’il ait été traduit en français par Valery Larbaud et Jean Cassou dès les années 1920, qu’il ait vécu à Paris et qu’il ait été l’un des trois membres étrangers de l’Académie française de l’humour avec Chaplin et Pitigrilli, Ramón Gómez de la Serna n’a peut-être pas (ou plus) chez nous la célébrité qu’il mérite. Quelle figure, pourtant, que ce polygraphe, électron libre des avant-gardes d’entre-deux-guerres, journaliste, romancier, conférencier, humoriste, infatigable inventeur de courants (le ramonisme, le balconisme…) et de formes neuves (la greguería, sorte d’aphorisme loufoque, « urne de mes cendres quotidiennes » qu’il produisait à jet continu) ! Paru en 1948, Automoribundia (« mémoires d’un moribond ») se présente comme une autobiographie de 1 000 pages, écrite à une période triste de son existence : Ramón, soixante ans, est exilé en Argentine, la Guerre a détruit l’Espagne telle qu’il l’a connue, son époque de gloire scintillante est derrière lui.

Lire aussi : Entretien avec Jean-René Van der Plaetsen, prix Renaudot des lycéens

De là la tonalité de ce livre génial, qui ne parle à peu près que de littérature (l’histoire n’est abordée que par la bande, la guerre est quasiment occultée) : Ramón oscille entre sa fantaisie habituelle, qui lui fait pondre à la chaîne des chapitres-sketches fabuleux (voyez celui sur les clous, dix pages d’ode au clouage comme hygiène de vie !), et une forme de soupir mélancolique, mâtiné d’attirance pour le macabre et les cimetières. Ces deux bouts de la chaîne ne se touchent-ils pas ? « J’aime les clowns et les morts, écrit Ramón, je leur trouve une grande ressemblance ». Chapeau à la traductrice, Catherine Vasseur, grâce à qui revient dans la lumière cet écrivain-dandy-esthète ultime, toujours tiré à quatre épingles, jamais à court d’une farce, que Larbaud, en son temps, tenait pour un littérateur au moins aussi important que Joyce. Un livre à lire en fumant la pipe, suivant cette greguería qui s’y trouve : « La pipe porte chance, car en fumant la pipe on est toujours en train de toucher du bois ». Jérôme Malbert

UN PANTHÉON POUR HAPPY FEW

La Confrérie des intranquilles de Laurent Dandrieu, L’Homme Nouveau, 200 p., 20 €

Notre éminent confrère Laurent Dandrieu nous offre une galerie d’écrivains choisis essentiellement selon son goût, puisque le critère qu’il expose pour les rassembler, l’intranquillité et la hantise sans laquelle la vie ne serait qu’une « chute d’eau privée de sens, que l’on se borne à subir », comme il le rappelle en citant Charles Du Bos, son aïeul spirituel, vaut finalement pour tout écrivain véritable. Il se trouve qu’il a bon goût et cela suffit amplement comme argument. De Montaigne à Sureau en passant par Chateaubriand, Barrès, Morand, Drieu, Perret, mais aussi Fitzgerald, Cioran et Sempé, cette galerie plutôt droitière, si on veut néanmoins lui trouver une nuance, permet au critique de multiplier les éclairages insolites sur des figures fascinantes. C’est alerte, élégant, subtil et pénétrant, comme une promenade de haute volée dans un panthéon pour happy few, et le catalogue permet à Dandrieu de faire ressortir, en filigrane, une vision cohérente et supérieure de la littérature. Romaric Sangars

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