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Les loupes du goudron sont-elles de droite ?

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Publié le

26 septembre 2025

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L’actualité récente nous a montré que le sapin de Noël est aussi politique qu’une constitution et le foie gras un marqueur de civilisation aussi manifeste que le droit de vote. Mais comment décider à coup sûr ce qui est de droite ou de gauche ? Notre chroniqueur Richard de Seze répond. Sujet du jour : les loupes du goudron.
© DR

On voit parfois des bosses dodues gonflant la surface plane des trottoirs goudronnés sans que rien puisse justifier ces excroissances : nul arbre à proximité dont la racine aurait poussé l’asphalte inerte. Non, ces bosses sont comme des loupes sur un front lisse ou ces boules sur les troncs (qu’on appelle aussi broussin ou brogne). Certaines, solitaires, bombent le trottoir, unique protubérance sur cent mètres de distance ; d’autres occupent un mètre carré du trottoir, groupées et de tailles inégales, mais toujours régulières, comme si une poussée interne avait appliqué sa force de façon égale à partir du centre.

On dirait que le trottoir, trop conscient de sa nature inerte et minérale, a décidé de son propre chef d’affirmer la vie là où elle a été soigneusement éliminée ; a esquissé une tentative timide d’échapper au plat, de conquérir la troisième dimension ; a voulu prouver, avec cette forme charnue, ronde et doucement incurvée, qu’il n’était plat que par pure bonne volonté. Peu s’en faut que chaque loupe de goudron ne soit le manifeste discret de la servitude volontaire du goudron, certes acquis à l’idée de faciliter la marche des citadins mais suffisamment pénétré de la valeur de sa contribution pour ne pas accepter qu’elle soit tenue pour acquise au point de disparaître de la conscience des piétons.

Lire aussi : Les Jedis sont-ils de droite ?

Les loupes de goudrons ne sont donc pas de désespérées tentatives avortées de crever la surface ni d’arrogantes et velléitaires éruptions. Dans le premier cas, le goudron étalé serait comme un peuple soumis au joug totalitaire de ceux qui dont de l’égalité poussée jusqu’à l’absurde la seule règle sociale – mais le goudron, visqueux, ductile et placide, n’est pas du genre révolté. Dans le second, le goudron étalé serait comme une foule gauchiste hurlant contre les violences symboliques tout en réclamant des subventions d’État – mais le goudron, agglomérant et isolant, répugne à la fracture sociale et ne rêve que d’union et de service. Les loupes de goudron ne sont donc que des excroissances débonnaires, sans tragique, rares, inattendues et le plus souvent isolées, petites bulles de conscience rêveuses, voire espiègles, offrant au badaud un salut fraternel comme un clin d’œil. C’est l’irrégularité qui met en valeur la perfection, l’accident qui signe l’achèvement, l’anicroche qui prouve surtout que tout le reste est planifié, plan et sûr. On peut les traquer longtemps sans les rencontrer car le bitume ne se pique pas de cligner de l’œil en permanence, comme un politique en campagne. Sage, robuste, docile, plastique, souple, ignoré, le goudron a ces qualités de la droite placide qui sait bien que la révolution permanente n’apporte rien de bon et qu’il vaut mieux faire le dos rond ; mais ses loupes signalent ses fermentations internes et son désir, parfois exaucé, de voir les puissants trébucher et se vautrer, le nez au ras du sol, enfin à hauteur de peuple. Les loupes du goudron sont de droite.

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