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Effacement du politique au profit de l’économie, règne de la technocratie, soumission à un nouvel ordre moral et utopie progressiste : l’Union européenne est le pur produit de l’idéologie saint-simonienne dont elle ne fait que traduire les préceptes.
Si l’Union européenne a été mise en place par des hommes issus de la tradition chrétienne, cela ne signifie pas pour autant qu’elle ait des racines chrétiennes. On pourrait certes rétorquer que les inventeurs de la communauté européenne, souvent issus de partis chrétiens-démocrates, avaient entendu établir, avec la bénédiction explicite du Vatican, un système institutionnel conforme à leurs convictions et que c’est pour cette raison qu’ils choisirent, en guise de drapeau, l’étendard bleu frappé d’un cercle d’étoiles traditionnellement attaché à la figure de la Vierge Marie. Mais la filiation n’est pas décisive, même sur un plan symbolique – on retrouve en effet la même image, le cercle d’étoiles sur fond d’azur, dans le premier drapeau de la confédération américaine en 1777.
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Quant au reste, ces racines paraissent moins chrétiennes que saint-simoniennes – du nom de ce courant intellectuel né dans les années 1820, qualifié par Karl Marx de « socialisme utopique » mais dont on reconnaît aujourd’hui qu’il irrigue, outre l’Union européenne, une part significative de ce que le président Macron se glorifie d’appeler le « progressisme ». C’est dans cette pensée que la construction européenne semble trouver ses principales racines intellectuelles.
Le primat de l’économie sur le politique constitue, depuis les balbutiements de la construction européenne, en 1951 puis en 1957, le premier pilier du système : or, on y reconnaît la trace de la fameuse parabole où Saint-Simon, en 1819, imagine ce qui résulterait de la disparition subite, du jour au lendemain, des 3 000 « hommes de génie » qui animent l’économie nationale. Sans eux, d’un seul coup, la nation ne serait plus qu’« un corps sans âme » ; à l’inverse, que résulterait-il de la disparition des 30 000 dirigeants du clergé et de l’État, de l’ensemble des parlementaires, des magistrats, des militaires, etc. ? « Aucun mal politique pour l’État », au contraire. Pourquoi ? Parce que ces 30 000 « frelons », qui ne produisent rien mais se nourrissent des richesses du pays, lui sont finalement aussi nuisibles que lui sont indispensables les 3 000 « abeilles » précitées.
Dans ces « États-Unis d’Europe », il s’agit d’assurer, pour reprendre le mot célèbre de Frédéric Engels paraphrasant Saint-Simon, non plus le « gouvernement des hommes » mais l’« administration des choses ».
Économie d’abord et dépérissement du politique au profit d’un ensemble intégralement voué à la réalisation du bien-être personnel et du développement industriel : les États-Unis d’Europe… Cette expression célèbre est parfois attribuée à Victor Hugo, qui la prononça en 1849. Mais Hugo, passé par le saint-simonisme comme bon nombre de romantiques, connaissait sans doute le petit ouvrage où le philosophe en exprime l’idée, De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l’Europe en un seul corps politique (1814). À côté de Victor Hugo, c’est du reste l’un des principaux disciples de Saint-Simon, Charles Lemonnier, qui va populariser le terme avant qu’il ne soit repris par les pères tutélaires de la construction européenne, de Jean Monnet à Valéry Giscard d’Estaing. Dans ces « États-Unis d’Europe », il s’agit d’assurer, pour reprendre le mot célèbre de Frédéric Engels paraphrasant Saint-Simon, non plus le « gouvernement des hommes » mais l’« administration des choses ».
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Autre présupposé du primat de l’économie, l’avènement d’une technocratie, qui semble seule adaptée au projet : car pour « administrer les choses », il faut bien des administrateurs… Sur un plan institutionnel, dans le cadre de la construction européenne, cette idée se traduit à la fois par le rôle déterminant de la commission, groupe d’experts jouant le rôle de l’exécutif dans un régime parlementaire, mais aussi par l’omniprésence d’une fonction publique pléthorique et surqualifiée ; le seul organe issu du suffrage universel, le Parlement, réunit quant à lui des amateurs plus ou moins éclairés, et n’a en toute hypothèse qu’un rôle limité dans la gouvernance européenne. Saint-Simon, l’inspirateur, écrivait à ce propos qu’il fallait un système où « les intérêts généraux seraient dirigés par les hommes les plus capables dans les sciences d’observation, dans les beaux-arts et dans les combinaisons industrielles ». Quant au parlement qu’il imaginait pour l’Europe, il le voyait composé exclusivement de négociants, d’industriels et d’administrateurs, telle que le sera plus tard la commission européenne. La construction rationnelle de l’unité européenne exige le règne des experts, et discrédite toute autre forme politique, y compris issue du suffrage universel.
Dans sa parabole de 1819, Saint-Simon n’hésitait pas à faire figurer les prélats et le clergé parmi les « frelons » dont il assurait que la disparition subite ne causerait pas le moindre dommage à la société. Ailleurs, il assure que les religions chrétiennes contemporaines ne sont toutes que des « hérésies » mensongères, les travestissements d’un christianisme que lui-même conçoit comme un catéchisme humanitaire. D’où, la nécessité de leur substituer au plus vite, dans le cadre de l’Europe future, un « code de morale » qui sera « rédigé par les soins du grand parlement » dans le but d’« être enseigné dans toute l’Europe » à tous les citoyens. Dans son Europe comme dans la nôtre, si l’on tolère les religions au nom de la liberté de conscience, c’est à condition qu’elles se plient à ce « code de morale » – lequel correspond trait pour trait à la « Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne » désormais intégrée dans le droit positif par le Traité de Lisbonne. C’est ce code qui se trouve, si l’on peut dire, tout au sommet de la pyramide normative : ce qui implique, précise encore Saint-Simon, que l’on réprimera les religions « dont les principes seraient contraires au grand code de morale qui aura été établi ». Dans leur forme actuelle, les religions ne sont que les reliquats archaïques d’un passé révolu, qu’il faut soumettre à la morale nouvelle des droits de l’homme.
« Il viendra sans doute un temps où tous les peuples de l’Europe sentiront qu’il faut régler les points d’intérêt général, avant de descendre aux intérêts nationaux ; alors les maux commenceront à devenir moindres, les troubles à s’apaiser, les guerres à s’éteindre ». Hélas, on ne sait que trop bien où risquent de mener les utopies.
Quelques années après la mort de Saint-Simon, l’un de ses disciples les plus fervents, le poète Duveyrier, annonce que l’Europe, vouée à devenir le moteur du développement industriel mondial, « balayera » les « forêts séculaires » et « fouillera » les mines des autres continents : pour ce courant de pensée, l’Europe est un préalable à une mondialisation nécessaire. En un sens, elle ne se conçoit même que comme cela, avec des accents étonnamment modernes – comme lorsque Saint-Simon, en 1814, rêve de rendre la terre « voyageable et habitable comme l’Europe ». Le confort et la mobilité, déjà : l’ère des flux est ouverte. Le tourisme de masse s’apprête à succéder à la colonisation.
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Enfin, même si là encore Saint-Simon est l’héritier d’une tradition utopique plus ancienne, c’est chez lui puis chez ses successeurs que l’Europe, grâce au Progrès, est désignée comme devant devenir le lieu de la paix perpétuelle et d’une prospérité indéfiniment croissante. C’est d’ailleurs sur ce point que se conclut l’opuscule de 1814 : « Il viendra sans doute un temps où tous les peuples de l’Europe sentiront qu’il faut régler les points d’intérêt général, avant de descendre aux intérêts nationaux ; alors les maux commenceront à devenir moindres, les troubles à s’apaiser, les guerres à s’éteindre ». Hélas, on ne sait que trop bien où risquent de mener les utopies. Avant de conduire à la construction de l’Union européenne, celle des saint-simoniens hésita, dans les années 1830-1860, entre le sectarisme délirant et le ralliement pur et simple au grand capital puis au despotisme napoléonien, et elle inspira certains des grands systèmes totalitaires du XXe siècle. Sans doute pourra-t-on répondre pour se consoler que l’on ne ressemble pas forcément à ses parents : toujours est-il que l’Europe a de qui tenir.
Frédéric Rouvillois
À quoi sert un député européen, comment est-il élu et quel est le rôle du Parlement européen ?
Le Parlement européen compte actuellement 751 députés – ils seront 705 à la prochaine législature si les Britanniques ne participent pas aux élections en raison du Brexit. Élus pour un mandat de cinq ans au suffrage universel direct, ils sont désignés à la représentation proportionnelle par un scrutin de liste à un tour – des listes nationales remplaçant en France les anciennes circonscriptions régionales. Le Parlement européen assure la fonction législative au sein de l’Union européenne, les députés devant discuter, amender et voter, en accord avec le Conseil de l’Union européenne, les textes de loi proposés par la Commission européenne. Toujours en collaboration avec le Conseil, le Parlement vote le budget européen. Enfin, il dispose de moyens de contrôle et de surveillance des institutions européennes?: il joue ainsi un rôle majeur dans l’investiture de la Commission et la désignation de son président, et peut constituer des commissions d’enquête ou encore censurer la Commission, la poussant à démissionner, ou encore exercer un recours devant la Cour de Justice de l’UE.
Luc Compain
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