Aujourd’hui je chanterai les trottoirs mouillés par la pluie, les trottoirs transformés en plaques d’obsidienne et en miroirs d’ardoise, les trottoirs-luisants comme dos de cachalot. La pluie les a lavés et révélés, a rendu au goudron sa noirceur première et sa brillance initiale.
Je chanterai les trottoirs qui brillent sous l’averse, les trottoirs qu’une pellicule d’eau a transformés en glaçage somptueux, les trottoirs changés en dallage palatin. Je les chanterai au printemps et à l’automne, quand les pétales ou les feuilles jonchent le sol, plaqués par la pluie, saisis dans leur dernier abandon, étalés avec une précision d’herbier, lustrés par l’eau céleste comme une offrande faite au temps qui passe, comme une oblation végétale à la ville minérale. Je chanterai les trottoirs où feuille à feuille, pétale à pétale, la pluie a composé des tissus japonais aux motifs savamment déséquilibrés, des paravents laqués recelant – pour un bref temps – un trésor de nervures rousses, d’ongles verts et de plumes pâles.
Je chanterai les trottoirs gras comme une viande parée, vernis comme des fruits déguisés, sur lesquels la moindre lumière s’étire, s’épand et se fond. Je chanterai les trottoirs des bruines nocturnes et des brusques averses, rincés et chatoyants, sur lesquels les feux, les fenêtres et les phares projettent leurs aplats intenses aux bords indistincts, au centre éblouissant et aux marges rugueuses ; je chanterai ces chemins verts et rouges qui reculent quand on s’avance et se dissipent sous les pas.
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Je chanterai les trottoirs mouillés par la pluie où les petits s’arrêtent à chaque flaque, les trottoirs bordés par une chaussée qui les engloutit lentement quand les caniveaux engorgés refusent le flot – la nuit, on se croirait au bord du Styx –, les trottoirs qu’on se prend à considérer pour eux-mêmes, enfin attentif à leur grain, à leurs reliefs saugrenus, à ces cicatrices et à ces ravaudages, les trottoirs inondés sur lesquels on finit par marcher, les pieds noyés, comme on marche dans la mer en faisant gicler l’eau, chaque goutte créant ses vaguelettes et ses caustiques.
Je chanterai les trottoirs mouillés car leurs brèves épiphanies leur confèrent cette beauté étrange et tranquille des apparences dépouillées : sous nos pieds ces surfaces sont prêtes à resplendir, comme ce peuple est prêt à se battre, et pourtant les unes comme l’autre ne cherchent ni le combat ni la splendeur. Je chanterai les trottoirs mouillés car comme le peuple de France ils servent chaque jour, nécessaires et ignorés, en attendant que la nécessité les arrache à l’apparente monotonie de leurs jours.
Ternes, plats, poussiéreux, couturés et bigarrés, les trottoirs sont prêts, revêtus de la cuirasse de la pluie, à accueillir la lumière et à la refléter, et à servir de reposoir à ce que le vent arrache et jette ; comme des Français foulés au pied recueillent dans le caniveau où l’élite les a jetés l’amour de la France, le goût de l’honnêteté et le sens de la vertu, et les brandissent, le temps d’une révolte ou d’une guerre, avant de revenir à la glèbe et à l’établi. Les trottoirs mouillés sont de droite.





