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Autre temps, autres mœurs. Conséquences des périodes d’épidémie : notre rapport au temps et au réel pourraient s’en trouver chamboulés.
9 novembre 1349: le poète Guillaume de Machaut a le blues. La Grande Peste a frappé la France, les rues sont des mouroirs à ciel ouvert et c’est la mort dans l’âme qu’il se claquemure chez lui, contraint à ce qu’on appelle désormais le « confinement » par ce Mal biblique qui frappe l’Europe de part en part. Tout autour de lui, de féroces pénitents rappellent à qui veut bien prêter l’oreille que la pandémie est le résultat d’un courroux divin, qu’il s’agira de calmer en organisant le cortège des mortifications. Machaut est l’un des premiers poètes français qui relatent avec force détails la terrible imprégnation sociétale dont la Peste est porteuse : il la délivre pourtant de sa temporalité biblique pour lui opposer un temps plus personnel, presque intime. C’est notre premier confiné, bien avant Leila Slimani, à raconter les effets psychologiques d’une claustration involontaire. Aujourd’hui, nous autres emmurés de l’Occident, participons également de cette fixation intime de la pandémie. Une étrange intimité, puisque notre expérience du monde est désormais filtrée par la mise en réseau, par un rapport élastique au réel, où le « je » a cédé sa place à l’égo. Étrange créature que cet égo devenu fractal par la grâce des itérations domestiques, et où les injonctions communautaires, les fébrilités panurgiques ont succédé aux processions de flagellants.
L’Occident libéral a en effet bâti le temps de la production, de la marchandise, pour faciliter la circulation des richesses dans un monde aux frontières désormais crevées, c’est précisément dans cette temporalité répétitive, et non plus causale et morale, que la fiction s’est invitée, une contre-mythologie qui apparaît dans l’en-creux et permet d’accompagner la disparition progressive de l’expérience.
Toute pandémie mondialisée est un miracle négatif, en tant que miracle elle parvient à nous faire changer de temporalité : la Peste, on le voit chez Machaut ou Boccace, avait déjà télescopé l’intime dans le collectif. Aujourd’hui, une nouvelle crise sanitaire nous oblige à reconsidérer la valeur du temps dans lequel se meut le monde. Le temps de l’Occident, depuis au moins la fin de la Première Guerre mondiale, c’est le temps de la fiction. L’Occident libéral a en effet bâti le temps de la production, de la marchandise, pour faciliter la circulation des richesses dans un monde aux frontières désormais crevées, c’est précisément dans cette temporalité répétitive, et non plus causale et morale, que la fiction s’est invitée, une contre-mythologie qui apparaît dans l’en-creux et permet d’accompagner la disparition progressive de l’expérience. Ainsi le monde moderne peut-il être vu comme un dispositif destiné à escamoter le temps moral pour lui préférer un « fatras d’évènements dont aucun ne se mue en expérience » (Agamben).
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À ce titre, une pandémie apparaît volontiers comme un sursaut du temps moral, comme un retour du réel dans un monde globalement fictionnalisé, dans un monde où les slogans ont remplacé les proverbes, dans un monde où la technicisation outrancière nous a coupés de l’expérience du temps pour nous projeter dans un simulacre qui tourne à vide et reboote quotidiennement. La pandémie, c’est le retour viscéral d’une expérience pure, une mantique objectifée. Si, comme le disait Marx, l’homme sorti de l’histoire n’est plus que la « carcasse du temps », la pandémie est là pour insuffler à nouveau une vie, un regain de causalité dans ce cadavre sous perfusion d’analgésiques. Une pandémie, pour reprendre le mot de Baudrillard sur le 11 septembre, c’est un « évènement pur », c’est-à-dire une articulation entre deux temporalités, la mise en place d’un nouveau comput. Toute la question est de savoir dans quel temps nous fait entrer ce Prion Couronné.
À mesure que la carte du monde s’est trouvée dévoyée par la réduction du temps de trajet, le globe terrestre s’est métamorphosé en un terrain de jeu unifié et la fiction est devenue reine jusque dans nos foyers, désormais transformés en cellules domotiques, travaillées uniquement par la mise en réseau de surfaces et d’écrans, et non plus par la concaténation de l’espace privé et public.
Dans Enfance et Histoire, Agamben s’intéresse précisément aux implications de ce qu’il appelle le « pays des jouets », c’est-à-dire cet Occident marchand et festiviste où le calendrier cyclique, liturgique, rituel, s’est peu à peu dilaté pour devenir un unique jour de fête, à l’image de cette utopie de république enfantine décrite par Collodi dans Pinocchio. Il oppose in fine deux types de temporalités: le temps du rite, qui structure et fixe le calendrier, et le temps du jeu, de la bacchanale, qui l’altère et le corrompt. Ces temporalités, dans les civilisations traditionnelles, sont deux forces antagonistes à l’intersection desquelles se crée précisément notre expérience du temps. Le problème étant que dans un monde où le temps du jeu a proliféré puis vaincu, il ne reste de notre expérience temporelle que cette itération, cette anamnèse continuelle qui constitue le lit de toute dérive consumériste. Notre monde globalisé, en dissolvant ses propres frontières, a consolidé cette cataracte temporelle qui nous a sorti de l’histoire. À mesure que la carte du monde s’est trouvée dévoyée par la réduction du temps de trajet, le globe terrestre s’est métamorphosé en un terrain de jeu unifié et la fiction est devenue reine jusque dans nos foyers, désormais transformés en cellules domotiques, travaillées uniquement par la mise en réseau de surfaces et d’écrans, et non plus par la concaténation de l’espace privé et public. La pandémie a au moins cette qualité que de réinjecter dans notre réel un peu de ce temps oublié, un peu de cette injonction biblique qui consiste à moraliser notre rapport au chiasme et à la continuité. La pandémie remet de l’espace et du temps dans notre hypermonde métastasé.
Comme si nous étions devenus incapables mêmes d’éprouver la fin… Celle-ci alors reboucle, éternellement, et toutes les pandémies du monde ne nous épargneront plus jamais la ventilation obscène de nos égos dans les flatulences de la post-histoire.
Nous voilà donc revenus dans l’histoire, mais cette ré-imbrication pourra-t-elle se faire dans un monde désormais sans prise, où la fiction toute puissante a littéralement pulvérisé l’expérience du monde au profit d’un divertissement mondialisé ? Un monde de fiction peut-il se penser à nouveau comme appartenant à une trame et à un devenir? Le post-confinement sera sans doute le moment décisif où les sociétés devront choisir à quel mode d’être et de temps elles veulent appartenir. Car si la pandémie a bien provoqué une sorte de sidération, c’est avant tout celle qui consiste à comparer une fiction à une autre, à comparer un film de zombie, de pandémie, à cette fiction domestique dans laquelle nous sommes désormais encapsulés. Nous pouvons légitimement craindre que la qualité presque « spirituelle » de la pandémie, vue non pas comme un châtiment divin mais comme un rebond de la causalité (certains ergoteront que c’est la même chose, mais passons) soit tout simplement rendue inopérante par cette tentation maniaque de l’appauvrissement du réel par la référence, la comparaison, l’analogie avec des œuvres qui nous précèdent. Comme si nous étions devenus incapables mêmes d’éprouver la fin… Celle-ci alors reboucle, éternellement, et toutes les pandémies du monde ne nous épargneront plus jamais la ventilation obscène de nos égos dans les flatulences de la post-histoire.
Marc Obregon
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