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Lovecraft Country : balade angoissée dans l’Amérique ségrégationniste

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Publié le

18 septembre 2020

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L’œuvre de Lovecraft enfin adaptée en série de qualité ? Vous en rêviez, ils ne l’ont pas fait. Ou, du moins, pas complètement. Dans l’air du temps, la série Lovecraft Country produite par HBO (diffusée en France sur OCS) est une adaptation du roman du même nom de l’écrivain américain Matt Ruff, reprenant les grands éléments de la mythologie lovecraftienne lesquels servent à l’édification d’une morale assez grossière.
Lovecraft

La question posée par Lovecraft Country est la suivante : comment faire vivre l’univers de l’écrivain HP Lovecraft à l’heure de la « cancel culture » ? Notamment connu pour son caractère acariâtre et sombre, que ne démentent ni les portraits parvenus jusqu’à nous ni l’œuvre désespérée qu’ont affectionné et continuent d’affectionner des générations de rôlistes, de grands écrivains comme Michel Houellebecq, des musiciens et des artistes, HP Lovecraft était aussi un homme de son temps et de son pays : un Wasp ouvertement réactionnaire, raciste favorable à la ségrégation détestant les noirs comme les Italiens et Irlandais catholiques, les Orientaux ou les Juifs.

La réponse trouvée par Matt Ruff et les scénaristes de HBO est assez astucieuse. Elle consiste à dire que le mythos lovecraftien d’une vision du monde extrêmement xénophobe ; un prétexte, presque un manifeste politique. HP Lovecraft aurait été un homme sur la défensive, décrivant les monstres des profondeurs invisibles pour mieux exorciser son mal-être et son appréhension face à un monde bouleversé par la fin de l’esclavage et la proximité entre diverses cultures de l’anciens mondes venues se mélanger dans le nouveau. C’est oublier la psyché propre de l’auteur, ses phobies bien réelles dans la vie de tous les jours, son déclassement social, sa peur de l’intimité et des relations interpersonnelles avec les membres du sexe opposé. Mais passons.

Le plus terrorisant est, comme souvent, de constater que les véritables monstres du film ne sont pas les célèbres pieuvres extra-dimensionnelles mais … les hommes blancs, pardi. Encore eux !

Hors quelques scories évitables telles que l’emploi de musiques contemporaines, notamment du rap, et des dialogues souvent bâclés, Lovecraft Country relève tout de même de la belle ouvrage. Nous ne sommes pas chez Netflix mais chez HBO. Les moyens sont réels, la mise en scène intelligente, les effets spéciaux réussis et le casting bien choisi. Les ressorts narratifs amènent assez facilement les peurs chtoniennes du monde de Lovecraft, avec toutefois une pincée d’humour et de légèreté faisant pencher l’ensemble du côté de la comédie d’horreur façon Evil Dead de Sam Raimi plutôt que dans la terreur pure.

Le plus terrorisant est, comme souvent, de constater que les véritables monstres du film ne sont pas les célèbres pieuvres extra-dimensionnelles mais … les hommes blancs, pardi. Encore eux ! Personne ne pourra prétendre que l’Amérique ancienne était un havre de paix pour les coloured people. Il devait pourtant se trouver un ou deux bougres pour rattraper. Non ? Même pas. Dans Lovecraft Country, tous les euro-américains sont des pourris, des salauds, des méchants jusqu’au bout des ongles capables de pactiser avec les pires démons pour satisfaire leurs caprices. Orgueilleux, frappés par l’hubris, ils sont aussi cruels et criminels. Les noirs ne leur servent que dé véhicules spirituels pour accéder à d’autres mondes, par le biais d’une forme de vampirisme psychique magique.

Lire aussi : Lovecraft, Derrière la légende

Les œuvres au noir qu’on nous sert en ce moment feraient presque penser, par leur incroyable ethnomasochisme, au roman Yapou, bétail humain du Nippon adepte du bdsm Shozo Numa. Nous y allons tout droit. Au moins, lui avait-il le mérite d’avoir pleinement conscience de se déprécier. Il s’agissait d’une satire. Ce n’est pas le cas pour Lovecraft Country au premier degré. Au second degré, on notera toutefois que les Afro-Américains entretiennent peut-être une peur irrationnelle des Euro-Américains, à la manière de la haine d’HP Lovecraft en son temps…

L’Heartland américain est-il cette terre de malheur, pleine de tueurs en série et de rednecks demeurés jouant de la carabine ? Non, sûrement pas. Elle est à l’image de la musique bluegrass, aux racines blues, folkloriques et celtiques : elle ne prétend pas nous imposer une culture universelle, mais au moins en a-t-elle une, de culture. Mais ça, vous ne l’apprendrez ni dans Lovecraft Country ni dans aucune autre production culturelle des dernières années.

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