Le poète Vladimir Maïakovski rêvait d’ampoules aux yeux des gargouilles de Notre-Dame. Son emphase futuriste et sa foi dans l’hérésie soviétique portent évidemment à quelque circonspection pour accueillir ses conseils. Néanmoins, l’usage d’arguments modernes pour magnifier l’architecture de nos églises ne doit pas être méprisé ; en certaines circonstances, ils peuvent faire des miracles. Et cela fait quelques années que les illuminations des plus célèbres façades gothiques de France attirent un public nombreux et enthousiaste. Celles-ci ne jurent pas avec leur support sans doute pour deux raisons : la première, c’est que les églises gothiques, comme les monuments antiques, d’ailleurs, étaient à l’origine peintes, rutilantes, multicolores, si bien que les projections en ravivent les possibilités originelles. Ensuite, la complexe géométrie dont témoigne l’architecture gothique, avec ses rosaces, ses arcs successifs, ses lignes multipliées, ses effets visuels d’échos, d’entrelacements, de graduations, d’élans et de perspectives enchâssées, sa logique dynamique et exponentielle, tout cela est particulièrement propice au jeu de lumières. Selon les éclairages et les couleurs, les volumes se métamorphosent dans des variétés exceptionnelles et soulignent des structures nombreuses aux cohérences insoupçonnées.
Une odyssée magique
Luminiscence, la société d’auteurs de ces spectacles, a développé une version immersive, narrative et orchestrale du concept pour transformer en véhicule spectaculaire la nef de l’immense église Saint-Eustache qui domine les Halles au centre de Paris. Le public se trouve embarqué dans une traversée de siècles et d’émotions, guidé par le dialogue entre un enfant et l’église personnifiée, laquelle raconte son érection première, sous forme de chapelle, par un marchand prospérant sur le grand espace commercial inauguré par Louis VI, puis sa monumentalisation progressive, les cérémonies célèbres qu’elle abrita, les interruptions de ses travaux, ses saccages et ses renaissances. Les parties narratives sont entrecoupées de moments symphoniques où un orchestre revisite quelques grands tubes de musique classique pour accompagner par une débauche de sons l’orgie de lumières. L’ombre du cerf crucifère qui apparut à saint Eustache revient régulièrement hanter les murs. Le spectacle ranime le lieu en rappelant de manière sensible la charge humaine, historique et spirituelle qu’il abrite. Grâce à de merveilleux artifices, cette expérience restaure en nous la conscience des réalités invisibles que les pierres rendent présentes. On la conseillera aux âmes de tout âge, et sans scrupule, contrairement à cette idée de regards électriques nous toisant depuis les gouttières d’une cathédrale, qui a tout de même un relent inadéquat de train-fantôme.
À 20h30 et 21h50 du mardi au samedi jusqu’en mai, à l’église Saint-Eustache, 146 rue Rambuteau 75 001.





