En 2021, Emmanuel Macron annonçait à l’occasion du Nouveau Sommet Afrique-France son intention de créer une « Maison des mondes africains et des diasporas », pour refonder les rapports entre la France et l’Afrique dans un esprit de réparation post-coloniale. On sait à quel point le président français avait réussi, à cette occasion et là comme ailleurs, à faire l’unanimité contre lui. Mais qu’importe ! Piloté par Achille Mbembe, universitaire camerounais, le projet s’inscrivait dans le droit fil du rapport qu’il venait de rendre au président, avec treize propositions, dont cette Maison, qui permettrait, entre autres bienfaits, « la reconnaissance de la perversion du colonialisme, de sa nature, littéralement, de crime contre l’humanité » et la découverte des « racines africaines de la France, et de se libérer du mythe d’une identité française exclusivement et éternellement européenne et catholique ». Scientifique et emballant. La Maison, qu’Achille décrivait poétiquement comme un « grand arbre à palabre et un grenier du futur », était supposée accueillir mille choses et être imposante : « L’Afrique, c’est 30 millions de kilomètres carrés. On ne va pas avoir une hutte pour l’incarner ! » (Le Monde).
Prescription et réapropriation
Rebaptisée MansA – en hommage à Mansa Moussa, empereur musulman du Mali médiéval –, la Maison est dirigée par Liz Gomis, journaliste et réalisatrice franco-sénégalaise, qui en fut la préfiguratrice (c’est un vrai métier), nommée le 19 juin 2024, à un moment où il n’y avait rien de plus urgent à décider. Et où se situera le lieu imposant où la directrice pourra déployer sa vision d’une maison physique, numérique, hybride, véritable rhizome dédié aux mondes africains (Afrique, Caraïbes, Amérique et espaces diasporiques), institution ouverte, « incubateur dédié aux industries créatives pour accompagner de jeunes entrepreneurs ou porteurs de projets dont le but est de travailler entre l’Europe, l’Afrique et/ou les mondes africains » (BeauxArts) ?
C’est Rachida Dati elle-même, bon petit soldat, qui aurait eu cette idée farfelue
À Paris, quai Conti, dans mille mètres carrés arrachés à l’Hôtel de la Monnaie, dont on prévoit déjà de défigurer la façade néo-classique avec « un geste architectural audacieux » (Libération). Pourquoi Paris, pourquoi la Monnaie ? Parce que Paris, c’est essentiel : « Il est essentiel d’avoir à Paris un lieu pour parler des mondes africains au sens large, notamment via les diasporas, et contrer l’angle mort qui existe actuellement en France sur la création contemporaine africaine, qui foisonne partout ailleurs dans le monde », explique Liz Gomis. Et la Monnaie? « Le projet assume une “centralité” », a expliqué au Figaro un fonctionnaire averti. « Il ne s’agissait pas de reléguer l’Afrique aux marges. La MansA a sa place dans le cœur le plus prescripteur [sic] de notre modèle culturel. » On est plus proche de l’appropriation culturelle, en fait.
Imposer le coucou
Mais c’est aussi une façon d’habiller la misère. Si l’Institut du monde arabe s’étale sur plus de 25 000 m2, c’est un gouffre et l’État n’a plus d’argent. Autant spolier – il n’y a pas d’autre mot – la Monnaie et la contraindre à partager ses salons et ses espaces d’exposition. Sur place, on est loin de vouloir s’hybrider. Le personnel ne voit pas en quoi le projet culturel de la MansA s’intègre dans un lieu d’excellence à la française, avec la dernière fonderie d’art parisienne encore en activité, des ouvriers de très haut niveau, un musée remarquable – et le restaurant de Guy Savoy ; mais lui s’était installé à la suite d’un appel d’offres lancé alors par le nouveau PDG de la Monnaie, Christian Beaux, qui cherchait « quelque chose qui soit du même niveau de minutie, de précision et d’exigence » (France Info), et quelque chose de rémunérateur.
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Non seulement la MansA n’a pas l’air de donner dans la minutie et la précision, à écouter sa préfiguratrice-directrice (« On souhaite que l’espace se mue un jour en énorme halle pour accueillir une foire d’art contemporain et, le lendemain, en piste de skateboard »), mais en plus elle va priver la Monnaie d’une partie de ses revenus : l’établissement ne pourra plus louer ses salons aux entreprises, ni organiser des expositions, comme l’excellente « Monnaies & Merveilles » en 2022 : que deviendront celles programmées en 2025 (« Georges Matthieu ») et 2026? Et pourtant le programme culturel de la Monnaie – merveille en ces temps de gabegie ! –, réussit à s’autofinancer. Installé dans un nid douillet restauré à grands frais (pour un parcours très cohérent entre ateliers, musée, etc.) sans rien coûter au contribuable, mais envisageant déjà d’importants travaux, le coucou MansA a prévu dans son modèle économique de louer lui-même « ses » espaces et ses services (?) aux particuliers et aux entreprises.
Résistance consensuelle
Les voix des salariés de la Monnaie, légitimement inquiets, syndicalistes compris, commencent à se faire entendre : ils ont lancé une pétition remarquable et l’élue communiste Raphaëlle Primet, présidente de la commission culture, patrimoine et mémoire du Conseil de Paris, a demandé à la ville d’interpeller les ministères de la Culture et des Affaires étrangères à ce sujet, puisque d’autres lieux parisiens existent, le sénateur PCF Ian Brossat a lui aussi posé une question écrite, et le député RN Jérôme Buisson avait interpellé le gouvernement le 29 octobre (avant les deux autres : on sent l’enjeu du vote ouvrier). Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, avait alors répondu que le site de la Monnaie de Paris n’était « qu’une possibilité, pas encore confirmée », et que « le chef de l’État aurait l’occasion de préciser la géolocalisation » (sic) de ce « beau projet ». Le président et sa ministre accepteront-ils de reculer ou l’emplacement de la MansA sera-t-il l’occasion d’un caprice supplémentaire? On peut craindre que le ministère de la Culture fasse, une fois de plus, fi de tous les avis éclairés et de tous les classements puisque c’est Rachida Dati elle-même, bon petit soldat, qui aurait eu cette idée farfelue, aussi lumineuse que les futurs vitraux de Notre-Dame.
Il était une fois la Monnaie
En 864, avec l’édit de Pîtres, Charles le Chauve crée un atelier monétaire parisien attaché à la Couronne. Il produira sans interruption depuis sa création. En 1770, sous Louis XV, on décide de construire l’Hôtel de la Monnaie, palais-usine de pur style néo-classique, inauguré il y a 250 ans. En 2007, la Monnaie devient un établissement public à caractère industriel et commercial (Epic) ; à côté d’un musée et d’un espace d’exposition, le site parisien fabrique des monnaies de collection, en or et en argent, et est la manufacture historique des décorations officielles et grands ordres, comme la Légion d’honneur ou l’ordre national du Mérite. RS





