« Que monsieur saint Denis garde le roi de France ! » C’est ce que Victor Hugo faisait dire au jeune Aymerillot dans La Légende des Siècles. Pour le poète illustre, la basilique Saint-Denis est le contrepoint funéraire de Notre-Dame de Paris : entre ces deux flammes éternelles de l’âme chrétienne qui se font face de part et d’autre du Mont des Martyrs, c’est toute l’histoire de France qui est résumée. D’un côté le lieu du peuple vivant, de l’autre la nécropole royale, symbole d’un pouvoir intemporel.
La basilique, telle qu’elle s’est construite, telle qu’elle a survécu aux tempêtes révolutionnaires et telle qu’on peut la concevoir maintenant – soit comme une citadelle assiégée, soit comme le vaisseau insubmersible de l’identité nationale – sera le lieu d’une rencontre entre trois destins français qui ont, chacun à leur manière, bravé l’adversité pour mieux sculpter leur idée du pays. Marion Maréchal, issue d’une dynastie politique qui a marqué durablement l’histoire de la Ve République ; Marguerite Stern, ancienne activiste féministe qui a payé cher le prix de son spectaculaire changement de cap intellectuel ; et Alexandre Devecchio, symbole d’une réussite journalistique à laquelle ne le destinait probablement pas son lignage social.
Trois Français issus des années 90, trois fortes têtes qui ont porté leurs idées jusqu’au bout et parfois encaissé les échecs sans broncher. Trois personnalités qui échappent à toutes les caricatures des esprits chagrins et donc trois destins hautement politiques, si l’on comprend le politique comme le nécessaire arraisonnement de l’individu par le collectif – et non comme une série d’ajustements boutiquiers débattus sans fin. Trois personnages publics qui ont sorti un livre simultanément, comme si le moment était venu, en effet, de rentrer dans le lard des clichés. Et d’expliquer les raisons profondes de leur engagement. Pas évident, dans un monde tik-toké où le doom scrolling a remplacé la lecture, et où de grotesques influenceurs ont remplacé les éditorialistes politiques. C’est pourquoi nous avons décidé de les réunir. Pour les faire parler entre eux, sur le mode de la conversation. Pour laisser advenir quelque chose, aussi, que leurs livres ne disent pas forcément – ou se contentent de suggérer.
Sous les pluies célestes
La basilique Saint-Denis se mérite. Pour y accéder, il faut sortir de Paris par le nord, affronter la porte de la Chapelle, ce chancre bétonné au-delà duquel les échangeurs du périph forment un lacis monochrome qui barbotte dans la poix sombre des gaz d’échappement. Et puis ce sont les abords du canal, avec leurs usines désaffectées, avec les moellons de ses anciens abattoirs encore visibles, alignés comme des rangées de dents cariées. Il n’y a pas si longtemps, dit-on, toute cette zone était plongée dans une obscurité perpétuelle, celle qui provenait des incinérateurs où l’on brûlait les carcasses de bovins. Aujourd’hui, quelque chose de charbonneux semble toujours hanter les lieux, un épais calfat de pollution qui adhère aux choses et aux gens… Ensuite, c’est la plaine Saint-Denis, rabotée de long en large par les travaux de terrassement qui ont permis l’édification du Stade de France, gigantesque breloque pour jeux du cirque. Vient enfin la cité ouvrière qui brasille sous le soleil d’hiver comme une traînée de cendres. Au soleil froid de février succèdent par intermittence des pluies glacées qui réverbèrent la lumière. Vitraux invisibles. Lorsque nous arrivons sur le parvis, l’ambiance se situe quelque part entre un blue Monday en banlieue et une sereine épiphanie.
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Dur d’imaginer, tout au long d’un trajet interminable dans ces goulots gris, le voyage qu’entreprit saint Denis, selon la légende, après qu’il eût été décapité par l’empereur Dèce avec ses deux diacres Éleuthère et Rustique. Il faut dire que les trois bougres avaient réussi à christianiser dans les grandes largeurs cette partie de la Gaule païenne, ce qui ne fut pas au goût de l’empereur romain : il les fit décapiter en bas de la rue des Martyrs, lieu désormais hanté par une population boboïde insouciante des décollations, charniers et Communes qui ont eu lieu sous ses pieds. Bien que décapité, saint Denis aurait parcouru plusieurs kilomètres avec sa tête sous le bras… C’est ce qu’on appelle un miracle bien chrétien, Monsieur : un authentique saint céphalophore comme seule l’hagiographie catholique en comporte. De quoi faire relativiser notre petit parcours en terra incognita, par ce lundi mi-chagrin, mi-céleste…
Terres d’élection
« Ça a changé », glisse Alexandre Devecchio en jetant un regard pensif sur les abords de la basilique. Ici, comme partout, la gentrification a fait son travail. Elle est juste un peu plus lente qu’ailleurs : autour du parvis, les allées ont été refaites, des carrés de verdure ont été aménagés. Mais tout autour, ce sont encore les reliefs du bastion communiste tel qu’on le connaît depuis toujours : taxiphones, kebabs, gargotes halal, devantures grêlées et immeubles borgnes. « Et même un gigantesque Mak D’hal, le plus grand fast-food halal d’Europe, qu’ils ont construit pas longtemps après le MacDonald’s », s’amuse le journaliste du Figaro, qui connaît bien la ville pour y avoir fait avoir fait ses études. Marguerite Stern aussi, d’ailleurs, a été étudiante à Saint-Denis. L’ex-égérie des Femen n’en gardera pas un souvenir impérissable. Tous les deux rappellent qu’après avoir été l’exemple même de la ville ouvrière, puis un bastion communiste, la ville de Saint-Denis s’est exercée, via son université, à devenir le ground zero de l’indigénisme et de ce qu’on appelle aujourd’hui l’islamo-gauchisme. Une sorte de laboratoire à ciel ouvert de la déconstruction nationale, le tout à quelques encablures de cette chapelle près de laquelle le roi mérovingien Dagobert décida de reposer ad sanctos – c’est-à-dire près des saints, après avoir vu en songe le martyr. Un grand écart typiquement français.

Si elle n’est pas née en banlieue, Marguerite aussi a gardé pendant ses années étudiantes ce sentiment cuisant d’être parquée au-delà du périph, et de voir la Ville lumière comme un joyau inaccessible, planqué derrière les portes haussmanniennes et scruté par les miradors du déclassement social. Que de chemin parcouru, et pourtant les deux trentenaires n’en tirent aucune gloriole. Paris aussi a changé, et pas forcément dans les meilleurs termes, mais l’ancienne militante Femen se rappelle d’une époque pas si lointaine où elle est tombée amoureuse de la capitale « comme d’une personne ». Une personne forcément schizophrène, avec d’un côté ses enclaves communautaires et son harcèlement de rue, de l’autre ses nuits enchantées qu’elle épuise jusqu’aux lumières pâles de l’aube. Marguerite Stern, élevée en Auvergne, ne se sentira chez elle qu’une fois « montée à Paris », bien loin des volcans et des villages encalminés de sa province natale. « C’est triste à dire, parce que Paris a été ma terre d’élection, mais aujourd’hui je ne m’y sens plus chez moi. Peut-être que Paris a changé aussi au fur et à mesure des années, ou peut-être que je vois désormais ce que je ne voyais pas auparavant… Mais maintenant que je suis retournée en province, je redécouvre une France que j’avais oubliée, une France qui n’a pas tant changé que ça depuis les années 90. C’est ce que je recherche désormais. »
Un sentiment que partage Alexandre peu ou prou : « Pour ce qui est des lieux où je me sens bien, paradoxalement, je dirai tout simplement ma maison familiale à Épinay-sur-Seine, même si l’environnement est complètement transformé et que tout autour, on ressent une forme d’insécurité culturelle. Mais c’est là où j’ai grandi, c’est là où mes parents m’ont transmis leurs valeurs, c’est là aussi où habitent des gens en qui j’ai le plus confiance. »
Celui qui se plaît à rappeler qu’il est d’abord un « petit-fils de Rital et de Portos » a en effet passé la première moitié de sa vie dans une petite maison de banlieue cernée par des barres d’immeubles. Un cocon familial pour lui, dans lequel il façonne son imaginaire, même si pour ses parents, le pavillon a tout d’une prison. Pourtant, aujourd’hui, ils y sont encore : cette maison reste la preuve de leur résilience et leur détermination à élever une famille dans les meilleures conditions, même si tout s’est « désintégré ». « Je suis toujours content d’y retourner, d’autant que j’exerce une profession médiatique avec son lot de faux-semblants, de posture et d’impostures. Et c’est effectivement un milieu extrêmement sain qui me ressource malgré l’environnement parfois hostile. »
La plupart des politiques de droite vous diront aujourd’hui qu’ils sont « enracinés ». La vérité, c’est qu’ils ont tous lu Simone Weil de travers – quand ils l’ont lue. « Si l’État a tué moralement tout ce qui était, territorialement parlant, plus petit que lui, il a aussi transformé les frontières territoriales en murs de prison pour enfermer les pensées », disait la philosophe. À ce titre, l’enracinement qu’elle défend n’est pas tant un fait historique et topographique qu’une injonction spirituelle – encore une. C’est aussi une « présence réelle », comprise dans le sens des premiers chrétiens : la participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité. Pas besoin donc de revendiquer des « origines », comme le font nos jeunes pour authentifier, bien artificiellement, leur singularité aux yeux des autres. Alexandre et Marguerite sont issus de l’immigration – portugaise et italienne –, ils n’en font pas pour autant un credo, ni un décorum en stuc pour héberger leurs petits tracas identitaires. L’enracinement est en actes, pas en vagues déclarations égolâtres.
Carpentras brut
Marion Maréchal, qui nous rejoint quelques minutes plus tard sur le parvis, n’a forcément pas le même parcours, mais elle partage avec eux une expérience semblable : une jeunesse marquée par un certain isolement, par une adversité. Il faut en effet tordre le cou aux clichés : elle n’a pas passé toute sa scolarité, bien loin de là, dans des écoles privées. D’ailleurs, elle en tire une simplicité déconcertante. Très éloignée de l’image qu’elle dégage dans ses interventions publiques, elle ressemble ce jour-là à une étudiante, toujours prête à sortir un bon mot. Et qui ne se prend pas du tout au sérieux. Affichant un bandeau noir dans les cheveux, elle demande : « C’était pour faire Brigitte Bardot. C’est raté ? » Lorsqu’on lui répond que ça fait plutôt vacances au ski, elle explose de rire. Et revient à son sujet, justement, à cette tradition familiale qui a consisté à ne pas mettre ses enfants dans le public, histoire qu’ils se confrontent dès le plus jeune âge à la réalité. À ce qui était encore, dans les années 90, considéré comme une tare : porter le nom Le Pen.
Autant dire le sceau de l’infâmie, à une époque où les instituteurs portent encore de bons vieux colliers de barbe et sont tous abonnés à L’Huma : « J’ai été amenée à vivre ce qu’on appelle maintenant une forme de discrimination, voire de harcèlement scolaire. On vous affuble de noms d’oiseaux dont vous n’avez même pas la définition. Quand vous avez six ans et qu’on vous traite de raciste ou de facho, ce n’est pas très clair. Mais ce qui est sûr, c’est que du coup, ça vous interroge, ça vous jette très vite dans cet univers-là. C’est une manière un peu abrupte de rentrer dans le grand bain des idées. »
Si la France était… par Marion Maréchal
Si la France était un visage ? Celui de la statue grandiose représentant la France victorieuse du monument aux morts de Dijon.
Si la France était une chanson ? « Les Deux écoles » de Michel Sardou.
Si la France était un film ? Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau.
Si la France était un livre ? La Légende des siècles de Victor Hugo ou Les Contes de Perrault.
Si la France était un plat ? Les côtes d’agneau avec de la moutarde, une poêlée de champignons suivi d’un morceau d’époisses et d’une tarte tatin ou d’un Paris-Brest.
Si la France était une maxime ? Celle de notre capitale : « fluctuat nec mergitur ».
Si la France était un poème ? Le quatrain parfait que Jeanne d’Arc répond aux juges qui l’accusent : « Puis vint cette voix, environ l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père ».
Lorsqu’elle devient la plus jeune députée de l’histoire de France, battant même le sinistre Saint-Just, c’est au terme d’un parachutage en bonne et due forme à Carpentras. Un lieu néanmoins hautement symbolique puisqu’il salira le nom des Le Pen, sur un mensonge abject monté de toutes pièces : la profanation du cimetière juif, en 1990. Bizarrement, les habitants de la ville, pas forcément connus pour leur sens inné de l’hospitalité, lui font un accueil chaleureux dont elle se souviendra longtemps. « Grâce à eux, je me suis sentie immédiatement chez moi. Maintenant, j’ai un sentiment d’appartenance très fort qui ne se limite pas à une seule région, même si je me revendique tout de même d’une longue lignée bretonne. Toute ma famille est enterrée dans le caveau familial de La Trinité-sur-Mer, c’est là que j’ai mes racines. »
Une Bretonne de sang, comme elle le rappelle à l’envi : elle porte dans ses gènes cette endurance de granit, venue d’un pays où « l’on séduit les filles avec des bouquets de bruyères et où l’on honore les morts avec des hortensias, des fleurs qui ne tolèrent que l’ombre et la pluie ». Mais une Provençale d’adoption, une Parisienne par obligation professionnelle. Sans oublier les détours par l’Italie, où son cœur l’a conduit. Un quasi don d’ubiquité qui lui permet d’avoir sur la France et sur l’Europe un regard ample, où c’est toujours la même fracture qui fait jour : « Au fond je suis en même temps l’archétype de millions de Français déracinés. La réalité, c’est que les politiques qui ont été menées ces dernières décennies ont contraint des millions de Français à l’exode, à s’arracher à leur terre d’origine. Alors que le droit le plus élémentaire devrait être de pouvoir naître, vivre et mourir au pays, si je puis dire. Mais les politiques d’organisation du territoire font qu’il y a des territoires entiers qui ont été plus ou moins abandonnés. » Le credo jacobin, ce serait donc : vivre en ville ou mourir ?
Fulgens corona
La basilique, c’est comme une nef immobile qui navigue à travers le temps, immarcescible. C’est comme une nécropole verticale, qui relie la terre des morts aux nuées qui les ont accueillis. Trait d’union parfait entre l’espace et le temps, c’est la condition même de la France qui se joue, c’est l’invention spirituelle qui a en fait, quoi qu’en disent aujourd’hui les petites bouches laïcardes, la fille aînée de l’Église. Et pourtant, la foi n’est pas si évidente, surtout lorsqu’on a trente ans et qu’on fait partie de cette génération qui a subi les atermoiements de l’Église. Alexandre n’est pas croyant, même s’il reconnaît en lui cet appel de la verticalité que font résonner les masures de Dieu. Marguerite non plus, d’ailleurs, même si elle porte sous son manteau de fourrure de rock star un crucifix pas du tout discret. Un talisman pour conjurer le sort, pour claquer la porte des traumatismes et faire taire les sortilèges du passé.

Même pour Marion, la foi n’a jamais été une évidence, plutôt un combat. Elle se rappelle d’un temps où la cléricature était tellement à gauche qu’elle joignait sa voix aux clabaudements de la meute : « Je n’oublierai jamais que le prêtre de la Trinité-sur-Mer a refusé de me baptiser parce que j’étais la petite-fille du diable. Le genre de mauvais départ qui ne vous donne pas forcément envie de frayer avec l’Église… » Si elle dit avoir trouvé la foi sur le tard, et « essaye d’être catholique » selon ses mots – n’oubliant jamais la protection de la Vierge dont elle est sûre d’avoir bénéficié lors de son accident de voiture en Calabre l’été dernier –, elle n’oublie pas pour autant que la foi n’est jamais qu’un frémissement du doute. Et que les édifices religieux sont justement là pour provoquer ce frémissement, pour augmenter la température de l’âme, comme disait Nietzsche. « Je trouve qu’on doute moins dans les édifices religieux, parce qu’on a l’impression d’être hors du temps et parce qu’il y a ce silence propre au catholicisme… Lorsque j’ai eu des mouvements de foi prononcés, ça s’est toujours déroulé dans des lieux plutôt humbles, et pas forcément dans des monuments fastueux ou grandioses. Souvent dans des églises romanes, d’ailleurs, plutôt que dans des églises gothiques. »
Lorsqu’on demande à Marguerite Stern quel est son rapport aux monuments religieux, elle ouvre des grands yeux comme si elle venait d’être touchée au vif. Taquine, Marion prend la parole à sa place en imitant sa voix : « Moi les églises, j’y montre mes seins ! » Tout le monde éclate de rire, mais l’ex-Femen reprend son sérieux assez vite : « Hier soir, j’essayais d’imaginer la France sans églises, après avoir vu la messe pour Quentin… J’ai trouvé l’idée atroce, même pour les non-croyants. Pour moi, c’est important que ces lieux-là existent partout en France, les plus petits ou plus grands, parce que j’ai l’impression que ce sont les seuls qui constituent de véritables abris, pour le corps comme pour l’âme, et dans lesquels tout est gratuit. » Elle soupire en désignant la boutique de souvenirs, juste derrière nous : « Enfin, à quelques exceptions près… » Nous décidons de nous éloigner des marchands du Temple et nous longeons le chœur jusqu’à l’entrée de la nécropole. La lumière hivernale se glisse jusqu’ici, transfigurée par les vitraux, et léopardise les gisants qui sont comme drapés d’arcs-en-ciel. Un voile sans pesanteur qui se surimpressionne à leurs mantilles de pierre, où l’on retrouve la forme de cette fulgens corona, la couronne radieuse chère à Paul Claudel et décrite par Pie XII dans son encyclique sur l’Immaculée Conception. Ici le rayonnement est tel qu’on jurerait que la lumière est tangible : on se rappelle d’une autre vieille légende, celle de saint Goar qui aurait pendu son manteau à un rayon de soleil, prouvant ainsi son innocence devant son évêque. « Le catholicisme évangélise par la beauté », conclut Marion dans un murmure. Il faut dire qu’ici, le sommeil des rois des France impose le silence et l’éblouissement.
Chirac, Maastricht, Jack Lang et moi
Alexandre est né en 1986, Marion en 1989, Marguerite en 1990. Tous font partie de cette génération qui avait encore un pied dans l’analogique et qui a connu les prémices du web. La lente planification numérique, la patiente cartographie du réel par les bots laborieux de Google et consorts, le fameux silotage numérique qui s’est imposé insidieusement dans les foyers, en rentrant si possible par la petite porte du divertissement… ils ont assisté à tout cela. Ils ont connu les derniers téléphones à cadrans, les derniers Walkman à cassettes, ils ont peut-être même connu les derniers minitels – artefacts dérisoires d’un génie français qui s’efface toujours devant une récupération planétaire. Ils ont connu les premières connexions en 56k, avec ce feulement étrange de la prise téléphonique qui vous donnait l’impression fugace de pénétrer dans un monde plein de dangers (et de parasites). Les réseaux sociaux, comme tout le monde, ils les ont vus arriver de loin. Aujourd’hui, pour cette génération qui est à cheval sur deux ères, pas évident non plus de prendre du recul, ni même de se rappeler précisément du monde d’avant, lorsque tout n’était pas encore instantané, un monde dans lequel les algorithmes ne conversaient pas entre eux comme des ménagères en goguette, en dépit de toute présence humaine…
Pourtant, aucun d’entre eux ne semble regretter les poussiéreuses années Chirac, ce prolongement dévitalisé du pompidolisme, sans les moyens et sans l’ambition industrielle. Pour Alexandre, le numérique au contraire a permis à la parole de se libérer, et au politique de s’élargir à la sphère publique : « La première fois que je me suis vraiment intéressé à la politique, c’était peut-être autour des questions européennes. Pas directement pendant la campagne de Maastricht, parce que j’étais quand même trop jeune, mais à partir de 1995. Là, il y avait encore des figures politiques marquantes avec des vraies différences idéologiques, mais capables de nuances et de débats profonds. Ensuite, c’était l’ennui. Pendant les années Chirac, je me rappelle surtout avoir ressenti un ennui redoutable et le sentiment qu’on n’en sortirait jamais… »
Si la France était… par Alexandre Devecchio
Si la France était un visage ? Jean Gabin.
Si la France était une chanson ? « Mistral Gagnant ».
Si la France était un film ? Les Visiteurs.
Si la France était un livre ? Astérix le Gaulois.
Si la France était un plat ? Le cassoulet.
Si la France était une maxime ? « Le whisky ! Rien n’est plus rude à avaler… Dans les pays civilisés, on boit du vin ! » Charlie Chaplin.
Si la France était un poème ? « Liberté » de Paul Eluard. « Sur mes cahiers d’écolier. Sur mon pupitre et les arbres. Sur le sable
sur la neige. J’écris ton nom. »
C’est peut-être pour changer les choses – et parce qu’il rate deux fois le concours de la FEMIS (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son) – que le jeune Alexandre prend la voix du journalisme et intègre le CFJ, centre de formation des journalistes. Là, c’est une autre réalité qui l’attend : on y forme des esprits sous vide, dans le moule si décati du progressisme post-mitterrandien. Des petits soldats de la pensée unique qui attendent patiemment leur becquée d’informations prédigérées… Alexandre se souvient s’être senti bien seul pour deux raisons : d’abord, parce que cette pensée unique semblait la seule autorisée, mais surtout parce que tous sont des enfants de ce qu’on appelait alors les CSP+ : fils de notaires, de banquiers, de chefs d’entreprise… voire de journalistes. « J’étais sans doute le seul à avoir voté »non » à la Constitution européenne en 2005. Je ne pensais pas du tout que le »non » pouvait l’emporter, d’ailleurs. Finalement, il l’emporte, mais rien n’a changé. Mais tout cela serait peut-être passé différemment à l’ère des réseaux. Donc moi, je trouve que le numérique, malgré tous ses défauts, a quand même été une sorte de libération… notamment pour les politiques et pour les journalistes. Je ne pense que je n’aurais pas fait la carrière que j’ai faite s’il n’y avait pas le numérique. Nos idées n’auraient pas progressé de la même manière. » Il faut rappeler, à la décharge d’Alexandre, que dans les années 1990, 95 % des éditorialistes étaient favorables au traité de Maastricht. Être contre, c’était appartenir à une race de sans-culottes que les émissions mainstream se chargeaient cycliquement d’agonir sans retenue. « Aujourd’hui, ça ne serait plus comme ça grâce aux réseaux, estime le journaliste. Ils permettent l’existence d’un pluralisme. Ils ont d’ailleurs permis à un certain nombre, y compris aux rédactions de droite, de faire évoluer leur logiciel politique, d’être moins soumis à la gauche ou au centre, parce que justement, il y avait la pression du numérique, il y avait la pression de tout ce que les médias alternatifs ont fait autour. Donc moi, je l’ai plutôt vu comme une libération, tout en n’étant pas naïf sur tout ce que le numérique peut charrier de négatif, à commencer par l’enfermement. »
Les réseaux, pourtant, sont aussi des accélérateurs de polarisation, des défouloirs sur lesquelles la meute se déchaîne, des vitrines cupides où chacun veut briller plus que l’autre, non ? « Pas forcément, rappelle Marion. Évidemment, on pourra assez facilement s’accorder sur les conséquences négatives de l’emprise numérique, sur la concentration, sur la mémoire, et sur des effets psycho-médicaux qu’on commence seulement à mettre à jour. Il n’y a évidemment pas de débat. Mais je ne crois pas pour autant que le monde politique soit plus polarisé aujourd’hui qu’il ne l’était hier. D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’à l’époque où seuls quelques médias dominaient, ils relayaient principalement l’idéologie d’une petite élite politico-médiatique qui se sentait au-dessus de tout. » Une petite élite qui s’est longtemps crue à l’abri de la loi, et qui a longtemps distribué ses bons points tout en se livrant à des exactions, comme le révèlent aujourd’hui en partie les dossiers Epstein qui ont été déclassifiés, partie émergée d’un monstrueux monolithe de l’immondice. Car cette élite fustige la notion de famille, avec l’aide de ces idiots utiles que sont les wokistes, gastéropodes de la pensée unique et contre lesquels Marion se bat depuis des années. À ce titre, elle fut l’une des rares à droite à s’opposer à la constitutionnalisation de l’IVG. Une sacrée unpopular opinion, comme on dit sur Reddit, mais dont elle ne démord pas, sachant qu’au fond, elle a le soutien de tout un peuple qui a été longtemps bâillonné.
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« Je vais vous donner un autre exemple : ce qui m’insupporte sur l’affaire Jack Lang et sur tous les débats sur le fait qu’il y ait pu y avoir une relative tolérance des comportements pédophiles dans les années 70, c’est qu’on a coutume d’en parler comme si c’était le normal à l’époque. Mais pas du tout ! Ça l’était peut-être pour une petite élite parisienne, mais la population avait cela en horreur. Les gens étaient outrés. Sauf qu’à l’époque, ils n’avaient pas moyen de l’exprimer. Comme Alexandre, j’ai tendance à penser que politiquement, les réseaux sociaux ont été une libération, parce que justement, toute cette opinion ignorée, opprimée, condamnée, refoulée de la population, a pu être exprimée. Et on s’est rendu compte d’ailleurs qu’elle était très dissonante avec les plateaux de télévision et avec les rédactions. »
Pour Marguerite, c’est un peu différent : les réseaux sociaux ont par définition constitué le socle de son action militante. Bien qu’inspiré par les performances artistiques et par l’agit prop des années 70, le mouvement Femen est aussi un des premiers à avoir su utiliser la viralité des réseaux sociaux et à comprendre qu’une image ou un slogan peint à la bombe sur une paire de seins est bien plus efficace qu’un long discours. Sauf qu’on ne peut pas bâtir une politique tangible sur quelques posts. « Je m’en suis rendu compte en passant à droite, confirme la jeune femme. Ma vie militante se résumait à des tweets et des publications très longues, qui ont fini par escamoter ma vie réelle. Ma vie numérique faisait de l’ombre à mon vécu. » Pourtant, un simple collage peut aussi changer le cours de l’existence. Elle se souvient encore du fameux « Aya Nakamura présidente » qu’elle a collé sur les murs de Marseille, pour contrer les louanges à la star locale, le beauf en claquettes nommé Jul. Une simple provocation qui lui a valu des cortèges d’anathèmes et d’insultes, sans oublier son éviction du collège où elle officiait en tant que surveillante. Une forme de libération, au final. Un graffiti qui a précipité le destin. « Alors heureusement, j’ai aussi quelques scènes, des moments de vie qui ont existé réellement et qui ont été très fort – les premiers collages contre les féminicides, mon passage dans la jungle de Calais… C’était une vie militante qui n’était pas numérique, qui était beaucoup plus inscrite dans le réel, dans la matérialité. Mais qu’il est strictement impossible de retranscrire sur les réseaux. Une action humaine, une vraie action militante, ce n’est pas comme publier un tweet. Aujourd’hui, beaucoup d’influenceurs estiment qu’ils font de la politique ou qu’ils défendent la nation juste en publiant des tweets, planqués derrière leur PC. J’ai été la première à le faire. Mais cela relève, au final, de la diversion. »
Legs intemporel contre embolie mémorielle
Auprès des gisants, la conversation se tourne naturellement vers l’héritage et la transmission. Le fameux legs républicain dont notre sémillant VRP Emmanuel Macron a fait sa marotte, devenu en quelques années le grand chambellan des commémorations et des panthéonisations, comme pour mieux combler les idées déficitaires de sa double mandature. Il ne suffit pas de festonner son discours de références à un passé glorieux pour en transmettre quoi que ce soit. Les rois qui peuplent la nécropole, à ce titre, sont peut-être l’inverse des panthéonisés, figés dans leur sommeil de pierre, presque anonymisés. « On oublie souvent une chose sur la basilique Saint-Denis, rappelle Marion. Tous les gisants, toutes les tombes qui sont ici ont été profanées. Les corps ont été sortis, dépouillés, puis aspergés de chaux vive et jetés dans les fosses communes. Cela nous est souvent présenté comme une espèce de folie populaire qui aurait voulu se venger de la monarchie, ce qui est totalement faux. C’est un ordre signé par la Convention nationale. C’est une organisation politique qui est venue avec des commissaires et qui ont saccagé les tombes sous deux prétextes. Le premier, c’était de récupérer les matériaux, notamment le plomb des sarcophages, pour faire la guerre au reste de l’Europe. Et le second, c’était l’effacement pur et simple de la mémoire royale dans l’inconscient collectif. Je trouve que ça résonne assez bien avec cette idée que la matrice idéologique de l’extrême gauche française est née dans la terreur et dans l’amnésie volontaire. »

Une amnésie volontaire dont la ville de Saint-Denis s’est malheureusement fait une expertise, comme pour parachever le labeur sinistre des violeurs de sarcophages que la Terreur a engendrés. « Moi qui adore le cinéma, précise Alexandre, je dois dire que cette ville et cette basilique représentent comme une ellipse très cinématographique dans l’Histoire de France… Cette ville concentre à elle seule tous les chocs culturels que connaît la France aujourd’hui. Ils sont même exacerbés avec cette basilique qui est magnifique, cette histoire de France très longue, et cette tentative subite de déconstruire tout un passé. La nature ayant horreur du vide, c’est sans doute la raison pour laquelle l’islamisation a progressé d’autant plus ici. C’est une volonté politique de remplacer un ordre par un autre. C’est ici que les indigènes de la République ont leur quartier général. C’était aussi la base arrière des attentats du 13 novembre. » « Saint-Denis, c’est devenu une sorte de Poitiers à l’envers » conclut Marion, pince-sans-rire.
Doit-on pour autant mépriser les macchabées vernissés du Panthéon ? « Pas forcément, bien sûr… il y a tout de même des personnalités respectables, qui ont marqué notre histoire, nos arts, notre littérature précise Marion Maréchal. Mais il est certain que sous Macron le Panthéon est devenu une sorte d’outil communicationnel, une manière d’imposer à la conscience nationale des figures qui ne font pas consensus. » Il faut dire que Marion n’oubliera sûrement pas de sitôt ces mutins de Panurge, comme disait Philippe Muray, ces hordes acéphales qui sont venues laisser éclater leur joie malsaine au lendemain de la mort de Jean-Marie Le Pen, place de la République. On conspue un mort, parfois au nom de rumeurs infondées, pendant qu’on décerne à un autre des lauriers noirs bien mérités, ceux qu’il a récoltés pour avoir sauvé de la peine capitale le meurtrier d’un enfant de 7 ans. « C’est un peu comme quand la Constitution est réformée au service d’un calendrier politicien… Je pense que ce ne devrait pas être le rôle de notre pacte civil, tout comme le Panthéon ne devrait pas être instrumentalisé à des fins idéologiques », ajoute-t-elle.
Tué par un système ?
C’est déjà l’heure de rentrer : la basilique doit fermer ses portes. Au-dessus du parvis, le ciel s’est fait menaçant, des écoliers courent à nos côtés, ravis d’être libérés d’une interminable visite que leurs maîtres d’école n’auront vraisemblablement pas réussi à rendre palpitante. Il faut être un peu médium pour faire parler les pierres, et malheureusement la clairvoyance n’est plus vraiment l’apanage de l’Éducation nationale. Les discussions se font plus légères sur le chemin du retour. On évoque notamment l’Italie, pays de cœur pour Marion puisqu’elle partage sa vie avec un Calabrais, pays d’origine du père d’Alexandre, aussi, qui entretient avec la Botte des relations ambivalentes. On se met d’accord sur un point : l’Italie résiste plus que la France à la déconstruction nationale. Peut-être parce qu’elle est moins arrogante, peut-être parce qu’elle n’est pas fondée sur une unité grandiloquente mais sur des cités-États qui se sont fait la guerre pendant des centaines d’années… Résultat, à défaut d’unité nationale, l’Italie se présente comme une succession de régions embastillées, qui défendent contre vents et marées leur religion et leur patrimoine local. Y compris culinaire : « Si tu mets de la crème dans tes carbos, c’est que tu as vraiment rompu avec tes origines », s’amuse Marion. Nos trentenaires, malgré le poids qui pèse sur leurs épaules, se chambrent comme des lycéens. Ça fait plutôt plaisir à voir, mais je décide quand même de casser l’ambiance. Impossible de ne pas évoquer un sujet pour finir : la mort d’un jeune militant à Lyon, Quentin Deranque, lynché à mort par une meute d’antifas en marge d’une manifestation contre la présence de Rima Hassan à Sciences Po.
À l’heure où nous écrivons, onze membres de la Jeune Garde, mouvement ultra-violent fondé par le LFIste Raphaël Arnault, ont été interpellés, parmi lesquels deux de ses assistants parlementaires. Mathilde Panot, à l’instar de quelques médias de gauche radicale comme Blast ou Le Média, allume des contre-feux pour rappeler que l’extrême droite « fait plus de morts que l’extrême gauche ». Comme si compter les morts de chaque côté pouvait enlever quoi que ce soit à l’abjection d’un lynchage mortel et d’un coup dans la tête porté sur une victime au sol… « Là, ce qui est quand même inquiétant, souligne le fondateur du Figaro Vox, c’est qu’on a quasiment une institutionnalisation via LFI de la violence d’extrême gauche. Ce qui reflète plus généralement le poids qu’a pris LFI dans le paysage politique, et notamment le poids électoral, puisque je pense qu’on va vraisemblablement vers un second tour RN/LFI… Ça reflète aussi ce qu’est en train de devenir la France et les clivages qui sont les nôtres, avec un kidnapping en règle du débat démocratique et parlementaire par les insoumis. La gauche qui va devenir majoritaire est une gauche communautariste, antisémite, violente. »
Pour Marguerite, le problème est encore plus profond, presque systémique. Elle rappelle à ce titre que toutes les personnalités de la droite, à commencer par les plus jeunes, vivent plus ou moins dans cette peur, une peur qu’ignorent superbement les autorités malgré les menaces de mort qui s’empilent : « J’en veux au gouvernement et aux institutions qui ont permis ça. Ça fait un certain temps qu’il est usuel dans nos conversations de se demander qui sera le premier mort. Est-ce que ce sera Vincent Lapierre ? Est-ce que ce sera Damien Rieu ? Est-ce que ce sera Alice Cordier ? Ce sont vraiment des discussions banales. Quentin a été notre premier mort… Et face à cette inquiétude, on a des institutions qui ne répondent pas. Les menaces de mort sont classées sans suite par des procureurs irresponsables. J’ai l’impression qu’il y a quand même une volonté de la justice en France de fermer les yeux sur certaines violences quand elles proviennent de certaines personnes. »
Si la France était… par Marguerite Stern
Si la France était un visage ? Brigitte Bardot.
Si la France était une chanson ? « Suicide social » d’Orelsan.
Si la France était un film ? Melancholia de Lars Von Trier.
Si la France était un livre ? Un mélange d’ouvrages de Marcel Pagnol et Michel Houellebecq.
Si la France était un plat ? Le poulet rôti / pommes de terre au four.
Si la France était une maxime ? Rien n’est jamais acquis.
Si la France était un poème ? « Enivrez-vous » de Baudelaire. « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. »
C’est un constat d’autant plus cuisant pour Marguerite qu’elle a souffert toute sa vie d’un harcèlement numérique. Et pas seulement numérique : à Marseille, on a tiré sur la fenêtre de son appartement. Le tireur n’a jamais été retrouvé et l’enquête a vite été classée sans suite. Qu’on l’ait traînée dans la boue par le passé pour son activité de militante féministe, ou maintenant pour avoir « retourné sa veste » et « rejoint le camp du mal », Marguerite Stern ne se sent jamais tranquille. Elle garde ce flottement dans les yeux et cette habitude de regarder derrière elle. Mais aussi une sérieuse envie d’en découdre avec les irresponsables. « C’est pourtant la mission première de l’État de protéger ses citoyens. Il y a aussi un aspect plus anthropologique qui me sidère : normalement, quand un groupe d’individus ou plusieurs individus font face à un agresseur, on se sert les coudes. Là il se passe exactement l’inverse : on fait face à une guerre fratricide. À des Français qui agressent d’autres Français pour défendre l’immigration de masse, une invasion migratoire qui pose des problèmes de sécurité, de décivilisation et de déculturation. C’est tout simplement hallucinant. »
Hallucinant, c’est le terme ad hoc, en effet : la France en 2026 ressemble à une hallucination, à un mauvais trip sous acide, quelque part entre une prophétie de Jean Raspail et une parabole de Georges Orwell. Marion finit par donner le coup fatal : « Ce qui a tué Quentin, ce n’est pas seulement la bande de lâches qui se sont acharnés sur lui par terre. C’est un système qui a tué Quentin, c’est-à-dire un système politique. Ça a été évoqué, un soutien inconditionnel, revendiqué, public, pas seulement de LFI d’ailleurs, mais même de toute l’extrême gauche française à l’égard du mouvement antifasciste et de la Jeune Garde en particulier. C’est un système évidemment médiatique, une complaisance incroyable à l’égard des antifas. On pourrait même évoquer d’ailleurs un financement public, via les aides à la presse, d’un certain nombre de médias qui sont antifas, comme Street Press ou Blast. » Cette complaisance, c’est le ciment même du mensonge contre lequel elle se bat. Contre une philosophie devenue folle. Contre une morale devenue folle. Contre une humanité qui s’amuse à s’imaginer au niveau des animaux, au nom d’un égalitarisme forcené. Raison pour laquelle elle a fondé sa propre école, l’ISSEP. Éduquer, c’est encore le meilleur moyen de redonner au réel sa hiérarchie nécessaire. Non, tout n’est pas égal à tout. Non, assassiner un jeune homme à terre d’un coup de pied dans la tête n’est pas égal à brandir une banderole pour dénoncer l’islamogauchisme. « Et puis la complaisance médiatique, poursuit-elle, je le vois sur les plateaux de télévision. Depuis quelques jours, on a des »experts » antifas eux-mêmes, qui viennent commenter les attaques antifas… Et pour finir un système judiciaire, qui organise une impunité totale de ces mouvements en France. Un exemple de la violence antifa parmi d’autres : Hanane Mansouri. Avant qu’elle ne devienne députée, elle s’était fait frapper parce qu’identifiée comme membre de l’UNI. Je vous laisse imaginer le tollé si une membre de l’UNEF s’était fait casser la gueule gratuitement par des types d’extrême droite. Là, ils ont eu juste pris quelques jours de travaux d’intérêt général. »
Les trois piliers du destin
Pas évident de finir notre périple sur une note aussi grave. À travers les fenêtres, le paysage banlieusard a été remplacé par les rues du 9e arrondissement, avec leurs boulangeries équitables, leurs épiceries vegan et leurs cavistes sans alcool. Pas sûr qu’on y gagne au change, finalement. Heureusement, avant de nous lâcher dans la nature, l’espoir vient étrangement de notre chauffeur de taxi : un Algérien d’une cinquantaine d’années qui a reconnu Marion Maréchal et qui se dit ravi de nous avoir pris en charge. Il finira par un « vive la France » tout à fait sincère et souriant, qui redonne un peu de baume au cœur par ce lundi bleu-roi.
Et alors il se passe un truc bizarre. Un silence. Pas un silence éprouvant, pas le genre de truc qui s’installe entre ceux qui n’ont plus rien à dire. Non, plutôt une sorte de reconnaissance mutuelle. Et aussi la prise de conscience de ce qui les attend. Ce fameux truc « plus haut que soi » et qu’on appelle l’engagement. Pour eux trois, ce quelque chose qui les dépasse est peut-être autant un fardeau qu’un révélateur d’excellence. Peut-être qu’au fond, ils n’avaient pas envie d’être là. Non pas qu’ils ne soient pas parfaitement à leur place, non. Leur lucidité et leur complicité m’ont prouvé l’inverse tout au long de l’après-midi. Mais peut-être qu’ils auraient aimé faire autre chose. Être moins exposés. Vivre leur vie à l’ombre, loin de l’agora publique. Marion le dit dans son livre : la vie publique, à la base, c’est pas son truc. Elle ne l’a pas choisie par goût des projecteurs, mais bien parce qu’elle a été appelée. Par une lettre de son grand-père. Par le destin. Par Dieu [rayez la mention inutile]. Peut-être qu’elle aimerait élever ses filles loin des trémulations, elle qui est si loin de la représentation qu’elle donne sur les plateaux de télé et qui m’a donné au contraire l’image d’une jeune femme de son temps : authentique et joviale.

Même combat pour Alexandre, ce passionné de cinéma qui a rêvé toute sa vie d’être réalisateur – son livre est d’ailleurs truffé de références cinéphiliques, qui vont de La Grande Vadrouille à Citizen Kane, comme si chaque séquence de son existence avait déjà été écrite sur la grande partition du 7e art. Est-ce qu’il ne préférerait pas au fond concocter des scénarii dans son coin, voire fouler le tapis rouge de Cannes ? Ce serait peut-être trop égoïste pour le jeune journaliste qui n’a de cesse de répéter sa gratitude à l’égard de ceux qui l’ont formé. Des autres journalistes ou mentors qui lui ont appris à réfléchir, à aiguiser sa pensée, à ne pas s’arrêter aux clichés véhiculés sur une fracture française qui semble irréconciliable. Sa reconnaissance pour ses parents, aussi, pour leurs sacrifices et pour leur ténacité. Chez Alexandre, c’est bien cette haute expression de la gratitude qui fait office de profession de foi.
Et puis il y a Marguerite. Elle aussi a probablement rêvé d’autre chose. Elle qui a commencé des études d’arts plastiques, qui se rêvait Cindy Sherman ou Boltanski. Elle qui a inventé, l’air de rien, une forme d’expression artistique qui s’est répandue dans le monde entier, avec ses collages de lettres contre le féminicide, coiffant au poteau les surannés Ben ou Miss Tic, et leur soi-disant art de rue qui finira dans les galeries du 5e.
Elle qui a eu le courage d’embrasser la vérité, de se déciller les yeux et de ne pas reculer.
Car la vérité est un Everest, surtout lorsqu’on a passé une grande partie de sa vie à tremper ses moignons de conscience dans la boue du mensonge. Marguerite porte en elle cette contradiction, ce combat intérieur qui semble ne jamais cesser. Et ce besoin de montrer à tout le monde à quel point la gauche a transformé le monde en profondeur, a concouru à bâtir ce simulacre de démocratie, ce grand cirque apocalyptique de la République finissante, branlante sur ses tréteaux de slogans compassés. Sacerdoce, gratitude et vérité. Trois bonnes raisons pour s’extraire de soi, mais aussi trois fardeaux, parfois. C’est ce qu’on appelle le politique. Ou, plus généralement : le destin.





