Parmi les prévenus de l’affaire Pelicot, nombreux sont ceux qui ont reconnu une addiction au porno et/ou qui gravitent dans des cercles libertins sur le web. Le rôle de la pornographie et du numérique est-il déterminant selon vous dans ce procès ?
En réalité, il y a des hommes qui sont accros au porno et qui ne vont jamais passer à l’acte ; et il y a aussi heureusement des libertins qui sont horrifiés à l’idée d’avoir des pratiques hors normes et sans le consentement des personnes. Donc il faut essayer de distinguer les deux phénomènes.
En revanche, on peut effectivement affirmer que les contenus pornographiques abrasent complètement l’imaginaire érotique. Pour cette raison, il est extrêmement dangereux que ces contenus soient accessibles à des mineurs, parce que là où le développement normal, social, sexuel, affectif d’un mineur se fait au rythme de sa puberté, de son développement biologique et de sa maturité psychologique, on va greffer des images qui vont se substituer à son fantasme, à son imaginaire. L’imaginaire, c’est le premier flirt en classe, c’est un parfum, c’est une démarche, c’est une chevelure. Ça, c’est l’imaginaire érotique qui va faire naître des fantasmes sains.
Mais tout cet imaginaire est mis en pièces quand un mineur est exposé à ces images. L’image prend la place de l’imaginaire. On lui met un contenu cru et complètement déshumanisé, désubjectivé, là où lui devrait progressivement se faire ses propres représentations. Il faut ajouter que le porno d’aujourd’hui n’est pas celui des années 70, de Brigitte Lahaie… Il montre des actes de barbarie, ni plus ni moins, des scènes de torture. Donc oui, c’est extrêmement dévastateur, mais il ne faut pas penser pour autant que le porno a créé le violeur. La nature humaine ne change pas. La perversité a toujours existé. En revanche, oui, le monde numérique a un effet de démultiplication – exactement comme pour le harcèlement, avec le fait que les ados aient accès aux réseaux, ce qui démultiplie la possibilité du harcèlement à l’infini, y compris la nuit, alors qu’avant il s’arrêtait quand l’école prenait fin.
De la même manière, le porno a démultiplié les visages de la perversion parce qu’il a banalisé cette représentation d’un corps complètement objectivé, marchandisé, interchangeable, avec ce fantasme morbide qui est très développé, notamment au Japon et qu’on appelle le freeze time porn, qui met en scène des femmes inertes, figées dans le temps, et livrées en pâture à tous les sadismes et à tous les fantasmes les plus morbides qui soient. Donc ça, c’est vrai que le porno banalise, démocratise et démultiplie – c’est d’autant plus grave quand les contenus pornos deviennent carrément des contenus criminels.
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De plus, tout cet environnement numérique créé une réalité alternative entièrement dédiée à la satisfaction narcissique…
Notre société, par la virtualisation, mais aussi par une anthropologie extrêmement matérialiste, a conduit à détruire les liens sociaux, familiaux, affectifs. Donc, effectivement, ça ne dérange plus les gens d’aller se mettre en vitrine sur des sites de rencontre. Y compris les femmes qui ne sont pas choquées de se mettre en position de marchandise. On observe de plus en plus une dissociation pathologique entre l’esprit et le corps, qui va de pair avec la numérisation des échanges, avec une société à la fois désincarnée et déspiritualisée. C’est-à-dire que la dimension de lien affectif, l’importance d’avoir un lien qui dépasse l’interaction physique et qui soit un lien émotionnel, social, humoristique, imaginaire, toute cette dimension de complicité, de connivence, est en train de déserter les interactions sociales. Ce qui suscite des gens à la fois très isolés et qui ont beaucoup de mal à maîtriser leurs émotions et leurs pulsions.
Quel serait le point commun des 51 hommes qui ont violé Gisèle Pelicot ?
Sur le plan psychologique, il y a vraiment quelque chose qui est flagrant : ce sont des hommes qui n’ont pas de surmoi et pas d’empathie. C’est-à-dire que la possibilité de se mettre à la place de l’autre ou de s’interdire quelque chose, même si on en a envie, n’existe pas. On pourrait les classer parmi les profils borderline et narcissiques, voire carrément sociopathes, plutôt que dans le registre des « névrosés » – qui ont encore la capacité d’avoir un conflit psychique entre ce qu’ils ont envie de faire et leur surmoi. L’effet pervers de la libération des mœurs, le fait d’avoir cassé les interdits et les cadres, a conduit la société à mettre en jeu la propre capacité des individus à se mettre à la place de l’autre.
« L’effet pervers de la libération des mœurs, le fait d’avoir cassé les interdits et les cadres, a conduit la société à mettre en jeu la propre capacité des individus à se mettre à la place de l’autre. » Marie-Estelle Dupont
On a vu ressurgir avec cette affaire la notion de « banalité du mal » construite par Hannah Arendt…
Ce qu’Hannah Arendt avait pressenti et annoncé, c’est qu’un monde qui relève à la fois d’une anthropologie strictement matérialiste réduisant l’homme à ses conduites, à ses besoins caloriques et à sa dimension matérielle et performative devient forcément un monde qui va vers l’indifférence et vers la relativisation de la notion de bien et de mal. Tout devient possible. Arendt avait pressenti ce virage anthropologique où finalement, dans une société exclusivement matérialiste et désormais régie par les algorithmes et le virtuel, la notion de la limite qu’on ne doit pas franchir devient de plus en plus poreuse et soumise à la bonne volonté de chacun. On voit bien à quel point l’être humain est fragile avec sa liberté lorsqu’il n’a pas intériorisé les interdits et les cadres moraux, alors n’importe qui peut basculer. On le voit bien dans la diversité de catégories socioprofessionnelles dans cette affaire.
Les associations féministes dénoncent le « patriarcat » dans cette affaire, n’est-ce pas un peu simpliste ?
En effet, il est dangereux de désigner le patriarcat comme seul coupable. On oublie de ce fait qu’il faudrait plutôt demander aux hommes qui ne sont pas des prédateurs de redevenir des protecteurs, d’aider les victimes à lutter contre les prédateurs. Parce qu’on voit bien que dans cette affaire, il y a quand même trois hommes sur dix qui ont refusé. Donc, ils savaient, mais aucun n’a signalé Dominique Pelicot aux autorités. Le mal progresse aussi parce que les honnêtes gens se taisent. Donc, quid aujourd’hui de la lâcheté, de la peur, de l’envie de se voiler la face et du déni ? Il faudrait plutôt ré-enseigner aux hommes le sens de l’honneur, du courage et valoriser la dimension du « masculin protecteur » plutôt que de vouloir faire de tous les hommes des prédateurs en puissance.





