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Mary Harrington : pour un féminisme réactionnaire

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Publié le

12 septembre 2025

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Avec « Le Progrès contre les femmes », la journaliste britannique Mary Harrington signe un essai stimulant et corrosif qui dénonce les dérives transhumanistes du féminisme et se fait l’avocat d’un « nouveau féminisme réactionnaire ».
© Mary Harrington

Vous ouvrez le livre en évoquant votre cheminement personnel. Comment vous êtes-vous rendue compte avoir été dupée par le féminisme progressiste ?

Je n’ai pas tant été trompée par le féminisme progressiste que par le libéralisme dans son ensemble, c’est-à-dire une idéologie qui invite chaque individu réputé libre et autonome à faire non seulement ce qu’il veut, mais aussi à ne pas faire ce qu’il ne veut pas. Lorsque j’ai eu un enfant, j’ai rapidement compris que ce cadre était totalement inadéquat pour rendre compte de la relation d’amour viscéral et de dépendance totale qui existe entre une mère et son bébé. Lorsque votre enfant pleure pour avoir du lait au milieu de la nuit, vous ne pouvez pas rester allongée et penser « je ne veux pas me lever ». Cette prise de conscience m’a amenée à plusieurs conclusions en rupture avec le féminisme libéral. D’une part, cela implique qu’il existe des limites naturelles à l’aplanissement des différences entre les sexes ; cela suggère également que la liberté individuelle offre une vision trop réductrice du bien, en ne tenant pas compte de la valeur à accorder au soin apporté à nos proches dépendants. La maternité est l’angle mort du féminisme dominant depuis la deuxième vague.

Quelles relations entretiennent idées féministes et progrès technologique ?

Je ne crois pas au « progrès » au sens abstrait, qui est une adaptation sécularisée de l’eschatologie chrétienne. Au sens de l’innovation technologique, le « progrès » désigne la dissolution successive de limites naturelles et apparemment immuables, et le réaménagement consécutif des formes sociales structurées autour de ces limites. Dans ce cadre, nous pouvons lire l’histoire du mouvement féministe comme une réponse culturelle et historique des femmes à la révolution industrielle, qui a bouleversé la vie familiale en transférant les anciennes pratiques de travail de subsistance des deux sexes vers les lieux de travail, et en déplaçant l’unité économique centrale des ménages vers les individus.

« L’adoption généralisée de la pilule contraceptive a marqué le début d’une nouvelle ère pour le féminisme, qui promettait des solutions technologiques pour éliminer les différences sexuelles résiduelles »

Mary Harrington

Cela a créé de nouvelles libertés, mais aussi, pour les femmes, de nouvelles difficultés, par exemple en matière de soins, de dépendance économique, de personnalité juridique et de propriété. Ces difficultés s’articulent autour de deux thèmes parfois contradictoires : les soins et la liberté. Le premier comprend les féministes qui ont plaidé en faveur de réponses incarnées aux changements, par exemple en défendant la maternité, les obligations des hommes dans la vie familiale ou les protections spécifiques aux femmes sur le lieu de travail. Le second regroupe les féministes qui ont défendu le droit des femmes à entrer dans cette société de marché aux mêmes conditions que les hommes, par exemple en prônant l’égalité formelle dans des domaines tels que la propriété, la personnalité juridique ou les droits sur le lieu de travail. La dialectique entre liberté et soins a régi l’ensemble du féminisme jusqu’aux années 1960, date à laquelle la liberté l’a emporté, grâce à une autre transition technologique : notre entrée dans l’ère transhumaniste.

Quels rôles contraception et avortement ont-ils joués ?

L’adoption généralisée de la pilule contraceptive a marqué le début d’une nouvelle ère pour le féminisme, qui promettait des solutions technologiques pour éliminer les différences sexuelles résiduelles. Mais cela s’est fait au détriment du soin : les femmes ne peuvent être libres au sens libéral que dans la mesure où elles ne sont pas mères. La légalisation de l’avortement, largement présentée par les féministes comme une question d’autonomie corporelle, a institutionnalisé cette marginalisation de la maternité. C’est à la suite de ce changement majeur que le féminisme, en vertu de son aversion viscérale pour toutes les limites incarnées, en est venu à prôner des valeurs libérales : l’aplanissement des différences entre les sexes, la parité formelle, la liberté individuelle au détriment de l’interdépendance. Je soutiens qu’il s’agit d’une idéologie cyborg de maîtrise technologique, qui se présente sous les traits du féminisme mais ne profite en réalité qu’à une minorité de femmes.

Comment cette « théologie cyborg » a-t-elle gagné les hautes sphères de la société ?

Plus on monte dans la hiérarchie socio-économique, plus la libération des contraintes liées au sexe semble possible. Les femmes riches sont plus susceptibles d’exercer des professions intellectuelles qui peuvent être occupées de manière égale par les deux sexes. Elles considèrent donc qu’il est dans l’intérêt de toutes les femmes d’éliminer les distinctions fondées sur le sexe. Mais au bas de la hiérarchie sociale, cela est beaucoup moins évident : dans le travail physique, les différences entre les sexes redeviennent soudainement évidentes. Par ailleurs, ce travail est souvent peu valorisé. Presque tous les éboueurs sont des hommes, mais on ne voit pas beaucoup de féministes libérales militer pour une représentation égale des femmes dans ce secteur d’activité socialement utile, mais pénible et mal rémunéré.

Lire aussi : « Le Christianisme à l’épreuve de l’histoire » de Philippe Bénéton : Intelligence du catholicisme

Pour de nombreuses femmes issues de la classe intellectuelle, il est devenu si urgent d’imposer l’idéologie de l’interchangeabilité radicale entre tous les « individus », quel que soit leur sexe, que certaines ont adopté la conviction qu’il est féministe de traiter toutes les femmes de manière égale, même lorsque ces « femmes » sont en réalité des hommes. Cela a conduit à des absurdités et des injustices telles que l’incarcération d’« hommes » dans des prisons pour femmes, où certains ont menacé, agressé sexuellement, voire mis enceintes des détenues. Cette idéologie d’interchangeabilité radicale, que j’ai qualifiée de « théologie cyborg », a également légitimé des procédures médicales expérimentales sur des enfants dans le but de subordonner la puberté naturelle au désir identitaire individuel. Cette pratique laisse derrière elle une génération de jeunes adultes victimes et dépendants à vie de l’industrie pharmaceutique.

Quelles sont les grandes lignes de votre « féminisme réactionnaire » ?

J’entends par là une approche anti-universaliste de la défense des intérêts des femmes, dans un contexte qui englobe notre humanité commune avec les hommes, ainsi que nos différences spécifiques liées au sexe. L’objectif du féminisme réactionnaire doit être de rejeter la promesse cyborg d’une atomisation toujours plus grande et d’une maîtrise de soi rendue possible par la technologie, et de rechercher plutôt des moyens de vivre ensemble dans le monde tel qu’il est. Parmi les propositions explorées dans le livre, on peut citer la redéfinition du mariage, non plus comme un événement « clé » facultatif, romantique et expressif, couronnant d’autres réalisations individuelles, mais comme le fondement d’une vie commune ; la réouverture d’un espace culturel pour une certaine ségrégation sexuelle, notamment pour la vie privée et la dignité des femmes, mais aussi, et c’est important, pour la formation sociale des hommes ; et, ce qui peut être controversé, le rejet du paradigme contraceptif dans notre vie sexuelle.

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