Le totalitarisme sans goulag est-il encore un totalitarisme ?
La tentation totalitaire est inscrite dans la matrice de la modernité, qui porte en elle une charge religieuse invisibilisée. La modernité n’a pas rompu avec la religion, elle l’a sécularisée : elle a voulu décrocher le paradis du ciel pour l’accomplir sur terre. Les fins dernières seraient réalisables en ce monde. C’est le propre de l’utopisme. Mais dès lors qu’on prétend au bien absolu, on identifie ceux qui s’y opposent au mal absolu. Une doctrine, une nouvelle révélation, qui se réclame à la fois de la science et du bien, est censée délivrer l’homme du mal et promet sa désaliénation intégrale, pour peu qu’on fasse tomber l’institution qui l’incarne. Hier, c’était la propriété privée et le capitalisme ; aujourd’hui, c’est la « suprématie blanche » et l’« hétéropatriarcat ». C’est que nous sommes passés de la révélation marxiste, qui se présentait comme l’énigme décryptée de l’histoire, à la révélation diversitaire.
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Qu’est-ce que cette « révélation diversitaire » ?
Il s’agit de soumettre une société à une idée fixe, une idée révélée à partir de laquelle reprogrammer tous les domaines de l’existence par le travail agressif d’une bureaucratie tatillonne fondée sur l’idée que tout est un construit social, ce qui veut donc dire que tout peut être déconstruit et reconstruit. La tradition serait un stock d’habitudes périmées, la nature humaine un fantasme réactionnaire. L’humanité est appelée à devenir absolument transparente à elle-même, dans un grand fantasme d’auto-engendrement bannissant l’idée même de filiation. Ce qui exige un contrôle social toujours croissant, ce qui exige aussi, et on le voit aujourd’hui, un contrôle tatillon de la parole publique, soumise à des lois liberticides censées bannir les propos « haineux » ou les « appels à la discrimination », mais qui dans les faits, cherchent tout simplement à criminaliser et pénaliser le conservatisme, le populisme, les institutions sociales traditionnelles, et tout ce que le régime diversitaire finira par assimiler à « l’extrême droite ». Car le bien absolu se nomme diversité, le mal absolu se nomme extrême droite.
De quand datez-vous ce nouveau totalitarisme ?
Il hérite, à bien des égards, du XXe siècle. En un mot, la civilisation occidentale a retenu la leçon du nazisme, dont l’horreur absolue est universellement reconnue : je ne suis pas certain qu’elle ait retenu celle du communisme. Une partie importante de l’intelligentsia croit encore au fond d’elle-même que le communisme a « échoué » parce qu’il a été mal appliqué. Le totalitarisme qui renaît s’inscrit dans cette filiation. Les plus perspicaces l’ont vu surgir dès le début des années 1990, à travers le politiquement correct, qui en fut le premier visage.
À la différence du nazisme ou du communisme, ce totalitarisme ne se fait pas sans « servitude volontaire » ?
Moins qu’on ne le dit. Le régime diversitaire repose sur une propagande intense imposée à une population toujours suspectée d’être travaillée par des préjugés résiduels, que n’importe quel polémiste étiqueté d’extrême droite pourrait réanimer pour peu qu’on lui donne une tribune. Dès lors, le régime diversitaire mène un travail de rééducation sur la population à coups de campagnes de sensibilisation à la diversité, et cherche à faire taire les dissidents,
en les accusant de propos haineux – haine, à laquelle on assimilera toute critique des revendications minoritaires, propos qu’il faut pénaliser, et même criminaliser. La lutte contre l’« extrême droite », véritable fondement idéologique du régime, justifie aujourd’hui les procès d’opinion, l’interdiction de colloques, la dissolution d’associations militantes, l’immigration massive, tout cela au nom de la lutte contre la haine, dont le territoire ne cesse de s’étendre.
Pour vous, l’extrême droite n’existe pas aujourd’hui, mais l’extrême centre oui. Comment est-il incarné ?
D’abord un rappel : personne ne se revendique de l’extrême droite. Il s’agit d’un concept utilisé pour décrier, et non pour décrire. Pour ce qui est de l’extrême centre, le concept est revendiqué. Il me semble descriptif, même si je n’en ignore pas la dimension polémique. Comment le définir ? Par la prétention qu’ont les élites mondialisées à sauver la démocratie, assimilée à l’« État de droit », assimilée au gouvernement des juges, contre un peuple qui la menacerait, un peuple décrété factieux, qu’on ne mentionne qu’en se le représentant à travers le visage décrété hideux du populisme. On plaidera alors pour son musellement, en souhaitant que les candidats censés le représenter ne se présentent pas. Et s’ils remportent une élection malgré tout, on fera tout pour que
les institutions ne relevant pas de la démocratie électorale lui résistent, à la manière d’une autodéfense de l’État de droit contre la souveraineté populaire.
Quelle analyse faites-vous du cas Jean-Marie Le Pen ? Prophète suicidaire ou prophète diabolisé ?
Plusieurs soutiennent aujourd’hui que ses mises en garde sur l’immigration massive dès le début des années 1980 auraient dû être entendues. J’ajoute qu’à l’époque, à quelques nuances près, Alain Juppé et Philippe Seguin faisaient de semblables mises en garde, avant de « passer à autre chose » au début des années 1990. Mais Le Pen s’est perdu par ses déclarations plus que condamnables sur la Seconde Guerre mondiale, par lesquelles il a contaminé l’ensemble de son discours, et a rendu inaudible pendant un bon moment toute critique sérieuse de l’immigration massive. Avec les années, il en est venu à consentir au rôle du diable que certains voulaient lui réserver. Je note toutefois que tous ceux qui voulurent mettre en garde contre l’immigration massive, même sans de telles déclarations, furent diabolisés : il suffit de penser au sort d’Enoch Powell au Royaume-Uni pour s’en convaincre. D’ailleurs, Marine Le Pen est toujours diabolisée, alors qu’elle a rompu explicitement avec les frasques historiques de son père. Finalement, c’est le refus de l’immigration massive qui est diabolisé.
La mort sociale n’est pas l’apanage des politiques, elle existe aussi dans le monde intellectuel et culturel. Comment expliquer que les mêmes qui volent au secours de Salman Rushdie sont les premiers bourreaux de Millet, Camus et avant eux Raspail ?
Je suis frappé par le rapport à la censure de plusieurs intellectuels, surtout ceux qui viennent de l’extrême centre et qui se prenaient pour d’irréprochables républicains : ils se découvrent hostiles à la censure à partir du moment où elle les frappe. C’était le cas, tout récemment, d’un grand professeur, spécialiste de l’islam, un intellectuel de haute valeur, assurément, mais qui ne s’imaginait pas un jour devenir la cible des censeurs de la gauche radicale. Et pourtant c’est arrivé. Il s’est indigné. Non pas, toutefois, en dénonçant la censure en elle-même, mais en se demandant pourquoi elle lui tombait dessus. Trop d’intellectuels dénoncent la censure quand elle les frappe, ou frappe leurs amis, mais la jugent légitime quand elle frappe les représentants de courants qu’ils n’apprécient pas, ou conspuent.
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Quel serait, selon vous, le point de vue de Soljenitsyne sur la mort sociale de Millet et Camus ?
Je n’ai pas l’habitude de faire parler les morts. Mais je me souviens des propos d’Élisabeth de Fontenay dans son livre d’échanges épistolaires avec Alain Finkielkraut, En terrain miné. Elle revendiquait son droit de diaboliser Renaud Camus sans même le lire. Je n’entends pas ici discuter de l’œuvre de ce dernier en un paragraphe, mais vous conviendrez avec moi que cet argument est lunaire. Il suffit de se fier à la mauvaise réputation d’un homme pour justifier sa mise à mort sociale. Et cet argument est généralement admis. Cela me laisse perplexe.





