Quelle était l’atmosphère lors des dernières semaines de la campagne électorale, et quel a été le résultat des urnes ?
L’ambiance était assez électrique. À la fin du mois de décembre dernier une loi qui a été votée par le Parlement, qui a conduit la totalité des orthodoxes fidèles à l’Église orthodoxe serbe à manifester dans les rues. Les semaines précédant les élections ont vu le gouvernement actuel tenter d’interdire les processions sous prétexte du Covid-19. Pour contourner l’interdiction, les orthodoxes ont été très actifs et organisé des processions en voiture, en bateau, etc. Il n’y a pas eu de dérapage mais on sentait une tension palpable sur le terrain à la veille du scrutin.
Le résultat des élections n’a été une surprise que pour ceux qui ne connaissent pas le pays. C’est une défaite pour le pouvoir en place, avec une diminution du nombre de voix pour le parti présidentiel qui est au pouvoir depuis trente ans et un très beau succès des partis d’opposition. Le parti présidentiel, chute beaucoup et n’aura que la majorité relative dans le Parlement.
Pouvez-vous nous faire une présentation du Monténégro et des raisons de son indépendance en 2006 ?
Le Monténégro est une région qui longe l’Adriatique, au Sud de la Croatie, à l’Ouest de la Servie et au Nord de l’Albanie. C’est un petit territoire de 600 000 habitants qui historiquement est une province de la Serbie. À partir du XIVe siècle, la Serbie a eu entre quatre et cinq siècle d’occupation ottomane. Le Monténégro a toujours été une région difficile pour les Ottomans car c’était un territoire montagneux. Aussi, les Monténégrins se sont libérés en premier au début du XIXe siècle, mais le Prince-évêque Petar I Petrovic-Njegoš, qui est l’homme le plus emblématique du Monténégro, a toujours parlé de son identité serbe. Il disait que « nous sommes les premiers Serbes à s’être libérés, mais nous sommes les Serbes du Monténégro ».
Kardelj, le penseur du titisme, disait que « pour avoir une Yougoslavie forte, il faut une Serbie faible »
Le Monténégro rejoint ensuite la Serbie jusqu’en 1945 et l’avènement du communisme par Tito. Le Monténégro a alors été séparé de la Serbie dans une volonté titiste de découper les régions où les Serbes étaient majoritaires, pour réduire leur influence. Tout comme la Macédoine et les régions autonome du Kosovo et de Voïvodine. Kardelj, le penseur du titisme, disait d’ailleurs que « pour avoir une Yougoslavie forte, il faut une Serbie faible ». Pendant toutes les guerres des années 90, le Monténégro a toujours été très proche de la Serbie car c’est essentiellement le même peuple, la même histoire, la même culture, et la même langue. Ce qu’il restait de la Yougoslavie, c’était justement l’union de la Serbie et du Monténégro.
Le Monténégro a déclaré son indépendance pour plusieurs raisons. D’abord la Yougoslavie était très affaiblie à cette époque-là et l’Occident tenait à poursuivre la même logique que Tito, c’est-à-dire affaiblir la Serbie. Il fallait donc couper l’accès des Serbes aux mers Adriatique et Méditerranée. Aujourd’hui, on sait que le référendum de 2006 est entouré de fraudes. Il y a beaucoup de personnes qui allaient voter et dont on ne savait pas d’où elles venaient. Les Monténégrins qui habitaient en Serbie n’avaient pas le droit de participer au vote… beaucoup d’habitants, de spécialistes de la région, savent que c’est un référendum de despote, dont les résultats étaient connus à l’avance. Si on devait refaire un tel référendum aujourd’hui, il n’est pas sûr qu’on arrive au même résultat.
Comment la population monténégrine percevait-elle l’orientation pro-occidentale du Parti démocratique socialiste (DPS) du chef de l’État, Milo Djukanovic ?
Comme beaucoup des pays des Balkans, l’orientation pro-UE n’était pas forcement mal vue. Il y a un fait important qui pèse dans les Balkans : une intégration dans l’Union européenne égale subventions, aides financières. On a vu tout cela en Slovénie, en Croatie : lorsqu’ils sont entrés dans l’UE. Des fonds furent alloués, et il y a eu des investissements dans les hôpitaux, dans les autoroutes, etc. Je crois que les Monténégrins sont encore attachés à cet aspect-là de l’UE.
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En revanche, je pense que le volet social n’aura pas de prise sur le Monténégro. De même, l’intégration dans l’OTAN en 2017 a toujours été très contestée. Le Monténégro a été bombardé par l’OTAN en 1999, il y a eu des morts, considérés comme des martyrs. Comme en Serbie, l’Alliance atlantique est extrêmement mal vue au Monténégro. Les Monténégrins reprochent d’ailleurs à Djukanovic de n’avoir jamais fait de référendum sur la décision du gouvernement d’intégrer l’OTAN. Si un référendum était organisé aujourd’hui, il est certain que les Monténégrins rejetteraient massivement l’adhésion.
Il faut aussi se rappeler que ce sont majoritairement des Serbes, et qu’ils partagent cette pensée que les Balkans peuvent être un pont entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, et que leur position géopolitique naturelle est plutôt une de neutralité. En tout état de cause, les pays de cette région-là n’ont pas envie de rentrer dans le camp atlantiste. Ils ne veulent pas forcement être ennemi, mais ils préfèrent être neutre et collaborer aussi bien avec l’Ouest que l’Est de l’Europe, sans rentrer dans une force assujettie à l’armée américaine.
Le résultat des élections législatives marque-t-il le début la fin de l’ère de Milo Djukanovic, au pouvoir depuis 29 ans ? Quel bilan tirer de ces trente années de pouvoir ?
Même si son parti DPS est encore en tête, grâce à beaucoup de clientélisme, c’est une humiliation pour le président. Dans les titres des journaux au Monténégro, il est marqué que cette élection est une victoire pour le métropolite Amphiloque (plus haute autorité religieuse du pays et représentant local de l’Église orthodoxe serbe, ndlr) et une défaite pour Djukanovic. C’est une défaite en demi-teinte, car le DPS reste le premier parti du pays.
Le président est un vieux briscard de la politique, et il n’a pas dit son dernier mot
De même, le président est un vieux briscard de la politique, et il n’a pas dit son dernier mot. Comme son règne de 30 ans a été marqué par la corruption, par différente fraudes, il panique à l’idée qu’une opposition qui arrive sur un programme de « mains propres » puisse investiguer les différents dossiers et rendre public tout ce qu’il a fait. Je pense donc qu’il va se battre. Il a d’ailleurs annoncé une manifestation monstre, ou du moins espère-t-il pouvoir l’organiser, de ses supporters dimanche à Podgorica. La situation va se tendre encore plus dans les prochains jours. Je ne dirais pas qu’il est terminé car quelqu’un qui tient le pouvoir pendant 30 ans a toujours quelques cordes à son arc.
Pour autant, je crois que ça a montré au Monténégro et à ses habitants qu’une autre voie était possible. Que la dynamique était chez les défenseurs de l’Église orthodoxe serbe et les partis d’opposition qui veulent moins de corruption, moins de clientélisme. Même si Djukanovic réussi à s’en sortir ce ne sera pas pour longtemps. Ce serait vraisemblablement très mal vu qu’il réussisse par une manœuvre de dernière minute à avoir un gouvernement à lui en place. Sa fin est certaine après la présidentielle de 2023.
Concernant son bilan, c’est un résultat médiocre. Le Monténégro est une région extrêmement belle, avec un très joli front de mer et un paysage montagneux absolument superbe : ils n’ont pas du tout été mis en avant. Djukanovic a laissé des entrepreneurs bâtir sur toutes les côtes des bâtiments qui sont hideux. Il n’a pas su préserver le littoral. Il aurait pu faire du Monténégro une perle touristique mais n’a pas réussi. Il y a encore pas mal de Monténégrins qui quittent le pays alors que c’est le plus petit des Balkans, avec 600 000 habitants et où globalement il fait très bon vivre.
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Djukanovic a projeté le Monténégro dans l’OTAN, ce qui a brusqué la Serbie et contrarié beaucoup d’habitants. Il y a 6000 policiers et militaires dans le pays aujourd’hui, pourquoi se lancer dans l’Alliance atlantique alors que ce n’est pas la tradition de la région des Balkans et des peuples serbes qui y vivent. Enfin, la démocratie a été complètement confisquée. C’est un peuple qui a vécu un peu moins de cinquante ans dans le communisme et Djukanovic est un ancien apparatchik du régime, qui ne permettait pas la liberté d’expression. Par exemple des journalistes ont été assassinés en enquêtant sur les liens entre le gouvernement et la mafia. De cela, les médias occidentaux ne parlent jamais. Milo Djukanovic ne va pas marquer les esprits des habitants du Monténégro et des Balkans.
Le résultat des élections est-il une conséquence de l’adoption en décembre de la loi sur l’expropriation de bâtiments religieux par l’Église orthodoxe serbe ?
Je crois que Djukanovic s’est cru plus puissant que Dieu et l’Église orthodoxe serbe. Cette Église est présente au Monténégro depuis le Moyen-Âge, à l’époque où tout le pays était serbe. C’est la religion la plus forte et la plus importante aujourd’hui au Monténégro et la loi proposait clairement d’exproprier les Églises de leurs bâtiments, voire même d’interdire les religions qui porteraient le nom d’un État étranger. Comme l’Église orthodoxe est serbe, Djukanovic pouvait prétexter du fait qu’il y ait le mot « serbe » pour dire que c’est une religion étrangère et l’interdire. Ça n’avait aucun sens, puisque l’Église était là avant que le Monténégro s’appelle Monténégro !
On n’a pas l’habitude ces images au XXe siècle en Europe, avec des milliers de milliers de fidèles derrières des croix, des bannières, chantant des cantiques et réunissant des enfants, des adolescents et des personnes âgées
Cette loi était une attaque directe contre l’Église qui a très bien réagit. Elle est très indépendante au Monténégro, et ses fidèles ont entamé des processions, et des manifestations toujours pacifiques. C’est très impressionnant car on n’a pas l’habitude ces images au XXe siècle en Europe, avec des milliers de milliers de fidèles derrières des croix, des bannières, chantant des cantiques et réunissant des enfants, des adolescents et des personnes âgées. Des villages et des villes entières étaient derrière leurs métropolites pour défendre l’Église. Ces manifestations ont duré jusqu’aux élections de dimanche dernier. Même durant l’épisode du Covid-19, dont Djukanovic a cru que les mesures sanitaires calmeraient les choses, les processions se sont poursuivies. Il y a vraiment eu une dynamique autour de l’Église, qui était en première ligne. Car même si elle a été votée, cette loi représente une menace pour l’existence même de la religion orthodoxe au Monténégro qui majoritaire dans le pays.
Or, si vous voulez avoir un pays indépendant, qui a été inventé en 2006, avec une Église orthodoxe serbe majoritaire, alors il y a un problème d’identité. Djukanovic voulait une Église orthodoxe monténégrine, qui existe mais est schismatique et n’est reconnue par aucune Église orthodoxe. Plutôt que de lire des livres d’Histoire et de composer avec la réalité de ce qu’est le Monténégro avec sa composante religieuse serbe, Djukanovic a voulu l’affronter. C’était le combat de trop car l’Église a très bien joué son jeu, de manière toujours pacifique. Il y a eu bien sûr quelques manifestations hostiles, mais les gens chantaient, priaient, dans une ambiance festive, donnant une très belle image de l’âme du Monténégro. Et ils ont fini par vraiment affaiblir le pouvoir en place. Que voulez-vous répondre à des familles entières qui sont dans la rue en train de prier ? Envoyez la police aurait été difficile en terme d’image.
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Non seulement les orthodoxes du pays sont venus manifester, mais en plus ils ont repeint leurs stades de football, les trottoirs des rues de leurs villages, érigé des croix. Ils ont vraiment rechristianisé, « re-serbifié » les régions où ils sont majoritaires, c’est-à-dire un peu partout dans le pays. Les Monténégrins qui sont plutôt attachés au référendum de 2006 n’ont pas forcement vu ça d’un mauvais œil par ailleurs. Il n’y a pas eu de conflit particulier, hormis des affrontements mineurs avec une poignée d’ultra-nationalistes monténégrins. Les manifestations de ces ultra-nationalistes étaient moindres que la plus petite des processions les dimanches d’hiver et du printemps dernier. Un jour, il y a eu près de 300 000 personnes orthodoxes serbes dans les rues du Monténégro, soit la moitié de la population !
En cas d’entente entre les oppositions pour former une majorité parlementaire, quelles pourraient être les conséquences géopolitiques dans la « poudrière des Balkans » ?
Je pense que les leaders de l’opposition sont des gens qui ont la tête froide. Ce ne sont pas des excités, plutôt des personnes calmes mais déterminées. C’est un bon signe. Il faut garder à l’esprit qu’ils ne vont pas tourner la page de trente ans de despotisme du jour au lendemain. Eux-mêmes appellent à un gouvernement technique, de spécialistes pour lutter contre la corruption, revenir sur la loi d’expropriation des biens de l’Église. Ils planifient de mettre en place une sorte de gouvernement de transition dans un premier temps, pour faire l’audit sur la situation réelle du Monténégro au niveau des finances, du régime social, et en particulier du fléau de la prostitution.
Une fois cela fait, comme une majorité est nécessairement composée de plusieurs partis, ils ne pourront pas prendre de décision trop « radicale ». Il est probable qu’à court terme, ils continueront sur la route de l’UE, pour les raisons pécuniaires que j’ai évoquées. Par contre un débat va s’installer sur la légitimité de l’appartenance à l’OTAN avec à la clef un référendum. Il est possible aussi que le Monténégro révoque sa reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, ce qui serait une première en Europe.
Un débat va s’installer sur la légitimité de l’appartenance à l’OTAN avec à la clef un référendum
Si ce programme se réalise, il se fera dans le temps. Ils vont être regardés à la loupe par les médias occidentaux qui chercheront le moindre faux pas pour montrer que c’est un gouvernement vendu aux Serbes et aux Russes. S’ils arrivent aux responsabilités, les partis d’opposition qui mènent actuellement les manifestations feront très attention. Leur chance est d’avoir à leur tête des personnes de convictions, qui sont fermes sur le fond mais agissent avec la tête froide. Par exemple, le chef de l’opposition serbe, Zdravko Krivokapic est un professeur, père de cinq enfants, et qui fait preuve de discernement. En tout cas, s’ils arrivent à sortir le Monténégro de l’OTAN, à renégocier leur partenariat avec Bruxelles, ça montrera à d’autres pays des Balkans qu’il y a une voie alternative à l’Alliance atlantique et l’UE. Qu’ils peuvent adopter une position de neutralité, d’amitié, de coopération, de collaboration avec l’Est et l’Ouest.





