Skip to content

Musique post-bourgeoise : confessions d’un hurleur

Par

Publié le

16 décembre 2021

Partage

Le duo culte de l’électro corrosive aux prêches turbo-kafkaïens est de retour avec un disque plus offensif que jamais : La Limite. L’occasion de nous entretenir avec Olivier Urman, vociférateur, poète-plasticien et mystique aux voies obliques.
MPB

Le 11 novembre, alors qu’on ravivait la flamme du soldat inconnu, le duo culte de Musique Post-Bourgeoise rallumait celle de sa séduisante folie et célébrait la sortie de son nouvel EP : La Limite. Olivier Urman et Vincent Robischung y ont encore franchi celle d’un degré supplémentaire dans la révolte contre soi-même, l’intensité anxiogène, le bombardement de sentences faussement absurdes et vraiment éclairantes sur une électro aussi sommaire qu’implacable. Et si derrière ce délire pulsatile et consuméro-kafkaïen, derrière des affirmations frôlant le nihilisme (« Je lègue ma tête à mon col roulé ; je lègue mes couilles à mon slip : voilà pour la destinée ! ») se cachait en fait un genre particulier d’ascèse ? C’est en tout cas l’impression qu’on retire de ces confessions du hurleur, obtenues autour d’un thé vert japonais, après qu’il nous eut donné rendez-vous devant une boutique de cannes-à-système.

Qu’est-ce que la musique bourgeoise ?

C’est la musique faite par les bourgeois, mais on est tous bourgeois. Un jour, j’ai lu qu’un clochard en avait tué un autre parce qu’il lui avait pris son carton sous un pont. Au fond, ma conception actuelle, c’est qu’est bourgeois celui qui pense en fonction de ce qu’il possède. Si vous avez une voiture, vous pensez « voiture ». Si vous avez un appartement deux pièces, vous pensez « appartement deux pièces ». Donc tout le monde est bourgeois, puisque l’on possède tous au moins un truc. La question de ma place dans l’humanité, de savoir si je suis riche ou non, tout cela est résolu puisque la nature humaine nous pousse à toujours plus de confort et à vouloir du thé chaud dans un endroit chaud et à ne pas s’asseoir sur un clou !

Le pâté, c’est un objet raffiné qui a une allure pourrie : soit exactement ce que j’essaye de faire

Qu’est-ce que la musique post-bourgeoise ?

C’est ce qui se passe après, mais ça n’annonce rien. On tombe dans une espèce d’absurdité qui a été décrite par beaucoup d’auteurs déjà : Melville dans Bartleby, Musil dans L’Homme sans qualités, mais c’est aussi Le brave soldat Svejk, Candide ou En attendant Godot… Ces auteurs sont si riches d’eux-mêmes qu’ils n’ont besoin de rien. Simplement, ils regardent le monde et ne parviennent pas à s’inclure dedans. Moi-même, je n’arrive pas à m’inclure dedans. Si je ne suis pas en train de faire un truc original, je meurs immédiatement !

Comment avez-vous fondé ce groupe ?

Ça a démarré par un trio, en 2005, avec, à l’époque, le danseur Constantin Leu. On cherchait à créer le juste équilibre entre texte, musique et danse. Ça a duré un certain temps sans vraiment jamais marcher : c’est resté très élitiste, on jouait dans des galeries d’art, et puis après, on s’est retrouvés à deux et ça a complètement changé parce que la musique est devenue prévalente, et moi, qui me tenais auparavant en retrait derrière le performeur, je suis passé devant pour devenir un tribun qui prêche la révolte contre soi, qui est la seule révolte possible.

Pour quelle raison ce nouvel EP se montre-t-il encore plus offensif que les précédentes œuvres de MPB ?

Il y a eu une évolution dans les sujets : avant, je racontais l’histoire de quelqu’un qui était empêtré par la présence des objets et des gens. Il ramenait toujours tout à lui et se rendait responsable de la chute d’une tasse. Le fait de me retrouver au premier plan m’a poussé à me demander si j’arriverais à faire passer un enseignement. L’humour a un peu disparu, puisque ce n’est plus l’enjeu : le texte doit parvenir à dire quelque chose alors que je pense que c’est impossible, puisque lorsqu’on dit quelque chose, on omet tout le reste et c’est forcément très réducteur. Je me tiens en permanence sur un équilibre instable entre deux visions, c’est pour ça que j’ai des fans d’extrême droite et des fans d’extrême gauche, chacun y trouvant ce qu’il veut. Je souhaite absolument rester sur cette tangente, mais je ne dénonce jamais. Je ne vais pas faire comme Noir Désir et me mettre à dégueuler sur un mec : au lieu de s’en prendre aux autres, il faut s’en prendre à soi-même. Voilà mon enseignement.

Lire aussi : Luca Yupanqui : musique prénatale

Pourquoi, comme affirmé dans l’un de vos derniers morceaux, le destin est-il du pâté ?

Si l’on devait mettre en équation le monde, on se retrouverait devant un objet incompréhensible. J’avais écrit sur les périphériques le mot « PURÉE » avec des lettres en relief. La purée, qu’on peut rapprocher du pâté, cela veut dire « pureté » : c’est l’extraction essentielle d’un produit. Quand je dis « pâtée », je dis « purée », c’est la même chose. Dans le pâté, tout est mélangé pour en faire un truc bon et beau, et ce n’est pas du tout tarte. Ce n’est pas de la merde, même ça y ressemble. On retrouve là les choses tangentielles qui m’intéressent. J’attire vers un truc pourri pour qu’on puisse s’apercevoir qu’il peut être beau, et après, eh bien : on ne peut plus faire marche arrière. Le pâté, c’est un objet raffiné qui a une allure pourrie : soit exactement ce que j’essaie de faire.

Y a-t-il un horizon zen dans MPB, une recherche de la vacuité en dépit d’un véhicule très nerveux ?

Oui, il y a un souhait : celui de réussir cette révolte. Je veux me débarrasser de la rage en enrageant. Mais « révolte » n’est peut-être pas le bon terme, il s’agit d’un passage, d’une révolution permanente. Je sais bien que ça peut sembler absurde vu l’énergie et la violence que je mets quand je suis sur scène, mais mon souhait est d’aimer, et de passer du second degré au premier. J’ai passé toute ma vie au second degré, et j’aimerais arriver à aimer vraiment, de manière directe, au premier degré, sans y penser.

Il s’agit d’une ascèse paradoxale…

Le fait qu’il y ait une musique très bruyante pour atteindre un horizon méditatif n’est pas quelque chose qui m’étonne. Je crois que ça fait partie du brouillage nécessaire pour arriver à ce point d’équilibre instable. On ne peut pas dire les choses, il faut les masquer en permanence. Quelquefois, je dis les textes sans musique, mais je trouve ça sentencieux. J’ai joué avec Salut c’est cool ! Jacques et les Infecticides, devant des publics de très jeunes gens qui ne prennent que l’énergie dans ce que je fais et se demandent quel est ce taré, mais je sais que les phrases sont néanmoins distillées. Je procède de cette manière dans tout mon travail plastique où il y a beaucoup d’obstructions, de réductions en poussière, de transformation des choses en cailloux.

Justement, quel rapport établissez-vous entre les différentes disciplines ?

Ça ne s’organise pas, mais il y a des obsessions récurrentes. Pour faire mes textes, je pars d’un bloc : j’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas encore quoi et j’avance par soustractions, j’affine jusqu’à me retrouver avec deux pages de texte décousu qui me demande encore un temps fou pour que je puisse le remettre en ordre. Avec cet EP, j’ai fait le joint entre mon travail plastique et la musique, ces formes sont différentes mais complémentaires car constitutives du même décor, un décor où l’on trouve du mobilier, de la nourriture, du son, des odeurs, et qui est le décor de la vie. Tout mon travail plastique traite de ce que j’ai appelé le « décoratisme ». Oscar Wilde considérait que nous étions tous des acteurs, moi, je pense que c’est ce monde qui, étant un décor, fait de nous des acteurs. L’ensemble de mes textes évoque sans cesse la nourriture, ce qu’on avale, ce qu’on met à l’intérieur de soi.

Lire aussi : Dungeon synth : une musique dont vous êtes le héros

À ce sujet, quel est votre plat préféré ?

Autrefois, c’était le cassoulet mais ça ne m’intéresse plus parce que je l’ai complètement intériorisé : je suis le cassoulet ! Après, il y a des plats qui me fascinent comme le lièvre à la royale, c’est très fort, on a l’impression de manger un cadavre. J’ai créé le mouvement du cassoulisme, mais ce mouvement ne consistait pas tant à manger du cassoulet qu’à faire l’éloge d’une boîte vide dans laquelle chacun pourrait mettre son propre mouvement artistique. Il se trouve que dans cette perspective, il fallait néanmoins vider les boîtes en question et donc manger du cassoulet. J’ai alors pratiqué le « cassoulisme extrême » qui consistait à manger du cassoulet dans des endroits improbables. Cela a démarré petitement dans des chantiers, et puis j’en ai mangé au Japon dans une villa d’artiste et même dans le désert à cinq heures du matin, après que la boîte eut été chauffée dans le moteur et trouée pour en extraire le contenu, vu que j’avais oublié l’ouvre-boîte. Dans le cassoulisme, on retrouve le destin comme pâté et la révolte contre soi. Je me rends compte maintenant, après avoir vécu, de la cohérence de gestes absurdes.

Quel est votre meilleur souvenir de scène ?

C’était au Trianon, devant cinq cent personnes qui ne pouvaient pas fumer, je démarrais le concert en fumant la pipe, grâce à la dérogation qui existe pour les acteurs, et je ne disais rien. Ça a commencé à gueuler, alors avec mon briquet je me suis allumé la longue mèche de cheveux que je portais à l’époque. Ça a fait une grande flamme. Puis j’ai juste passé la main dans mes cheveux au moment de démarrer le texte, et la flamme s’est éteinte.

Pouvez-vous nous parler un peu de « Monsieur Crispé », cette sculpture dont vous avez récemment organisé le boulonnage ?

C’est dans une brocante sur la Loire que je suis tombé sur cette sculpture à laquelle je trouvais une force extraordinaire par son brutalisme ingénu. Je l’ai achetée et comme d’habitude, quand je ramène quelque chose comme ça chez moi, j’ai trouvé que c’était mieux que ce que je faisais et j’ai décidé d’honorer cette sculpture anonyme. Je trouvais que c’était un chef-d’œuvre, je voulais le dire et le réaliser en grand. Il paraît tellement crispé que je l’ai appelé ainsi : « Monsieur Crispé », puis j’ai écrit un texte et organisé une présentation de la sculpture en pleine rue, sculpture qui a tenu moins de vingt-quatre heures et j’ignore ce qu’elle est devenue. J’ai imaginé qu’elle représentait une personne qui prendrait sur elle la crispation des autres pour l’absorber et nous en débarrasser.

Un Christ de la crispation, en quelque sorte ?

Voilà : un Chrisp.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest