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New York, 2000 : capitale du rock

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Publié le

27 octobre 2023

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Les éditions Rue Fromentin nous livrent la traduction de Meet me in the bathroom de Lizzy Goodman, la bible d’une légende passionnante faite de gloire, de chutes et de fureur : celle du rock new-yorkais né dans l’écho du 11 septembre, des Strokes à Interpol.
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Si je ne devais garder qu’un seul livre-rock, ce serait Please Kill Me. Ce bouquin à l’éclatante couverture rose a toujours été pour moi un exemple de ce qu’il fallait faire : laisser les témoins témoigner (en attendant l’apparition d’un mémorialiste digne de ce nom), et peu importe si leurs propos sont à prendre avec des pincettes. Je comprenais que si l’un disait noir (à propos d’un concert ou d’un musicien), un autre pouvait dire blanc. Iggy Pop était tour à tour un ignoble héroïnomane, un génial showman ou un charmant compagnon pour le tea-time. La vérité est sans doute quelque part au milieu de tout ça, mais on la dessine à coups de pinceau successifs : toutes ces voix formant un grand chœur et restituant ainsi la mélodie d’une époque.

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La ville héroïne

Lizzy Goodman, l’auteur de ce Meet Me In The Bathroom, n’ignore évidemment pas l’existence de Please Kill Me. C’est sans aucun doute son modèle. Elle a donc pendant dix années interrogé les musiciens, DJ’s, patrons de bars, producteurs, managers, photographes qui ont été les acteurs de la renaissance de New York comme capitale du rock post-11 septembre. On retrouve bien sûr les Strokes, Interpol, Yeah Yeah Yeahs, mais aussi Ryan Adams en junkie trouble-fête et troubadour insatiable, le producteur Gordon Raphael, Moby en observateur d’une génération émergente et explosive, et des dizaines d’autres qui ajoutent leur grain de sable à cette plage de souvenirs. Le personnage principal de cette histoire, c’est d’abord New York. La politique et l’urbanisme ne sont pas pour rien dans sa métamorphose. Le nouveau maire, Giulani, en nettoyant la ville, a transformé des quartiers dangereux en des zones attractives vite gentrifiées. Les avenues autrefois réservées aux dealers accueillent désormais, petit à petit, des promoteurs ouvrant des clubs, des salles de concert, des studios d’enregistrement. « J’ai des souvenirs de villes comme on a des souvenirs d’amour » écrivait Valery Larbaud. Et à chaque page de cette aventure urbaine, l’amour de ces New-Yorkais pour leur ville est total. Ils la chérissent et savent que leur musique, si elle sort d’eux-mêmes, n’est pas étrangère à ces buildings qui s’élèvent par-delà leurs petits vices. Il y a là des Gatsby qui viennent chercher des splendeurs qui se réduiront en misères.

Dans l’écho du chaos

Ce passé (si peu lointain) qui assombrit le ciel, c’est celui du 11 septembre 2001. Albert Hammond Jr. et Julian Casablancas des Strokes ont vu, de l’appartement de ce dernier, les tours s’effondrer. Un brouillard toxique plein de la poussière du désastre asphyxie New York. On pense au Grand Smog de 1952 à Londres.

Et à chaque page de cette aventure urbaine, l’amour de ces New-Yorkais pour leur ville est total.

Cette fois des terroristes islamistes ont détourné des avions de ligne pour les faire s’exploser dans le Wall Trade Center. Tout l’Occident s’est effondré en même temps que ces deux tours de 110 étages. Pendant que George W. Bush signe le Patriot Act, les New-Yorkais post-modernes se réfugient dans la nuit. Certains, comme le batteur de The Rapture, considèrent que « si les événements n’ont peut-être pas influencé la musique, tout le monde s’est mis sérieusement à faire la fête après ça. ». L’angoisse de la mort, toujours, stimule l’ivresse de vivre. Sam Fogarino d’Interpol abonde en ce sens : « L’espace d’un instant, on s’est dit que tout était fini, qu’on n’enregistrerait jamais de disque. Mais ça a été tout l’inverse. Ça nous a permis d’avancer. » C’est dans cette atmosphère que certains des plus grands albums du rock’n’roll moderne sont nés. D’abord (et surtout) Is This It des Strokes ; mais aussi Turn On The Bright Lights d’Interpol, l’un et l’autre représentant respectivement les faces lumineuse et obscure de la Ville. Les Strokes, éblouis par la lumière d’un fulgurant succès international ; Interpol, âme noire de ce New York dopé au spleen et au speed. Chacun a son bar, son night-club attitré. On se mélange peu, on se toise au loin ; se jalousant et s’admirant tout à la fois.

Grandeur et décadence des jeunes gens modernes

Il y a aussi les outsiders. Des Yeah Yeah Yeahs menés par l’inarrêtable Karen O, saturée de téquila et d’adrénaline ; en passant par The Rapture que le producteur (et quasi-gourou) James Murphy fera naître et détruira d’un même geste, de nombreux artistes (n’oublions pas non plus The Walkmen ou Liars) tournent comme des satellites autour de « Big Apple ». Certains touchent la gloire, d’autres se brûlent les ailes. Parfois, les deux se produisent. Les maisons de disques flairent le bon filon et tout le monde veut signer les nouveaux Strokes. Ce n’est pas si simple. Les contrats sont juteux, mais les carrières souvent sèches et brèves. L’argent des contrats est brûlé, gaspillé, sniffé jusqu’au dernier centime et le vide créatif succède aux trop longues ivresses. Nombreux sont ceux qui sont désormais oubliés à jamais. Pour un succès flamboyant combien de ratages ? Mais c’est aussi l’un des charmes de ces subcultures d’être à la fois ignorées et reconnues. « Grandeur et décadence de jeunes gens modernes » ferait un bon sous-titre à ce pavé.

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Plaqué or

En ce temps-là, Facebook n’existait pas et nos modems analogiques se connectaient avec peine en produisant leur grésillement légendaire. Même Myspace, que les groupes amateurs utiliseront quelques années plus tard, était encore inconnu. On se promenait dans les allées des disquaires en comptant les euros nouveaux qui restaient dans nos poches usées. Les barmans de nos zincs préférés préparaient des playlists avec leur iPod comme jadis certains compilaient des titres adorés sur K7. Si Napster avait déjà fait parler de lui, bien peu téléchargeaient encore leurs albums fétiches. Tout soleil à son ombre, toute nuit à son jour et tout Woodstock à son Altamont. Ainsi, cette scène musicale finira-t-elle, démolie, parfois dénigrée. Des overdoses tueront, des naissances calmeront certaines ardeurs, des talents s’éteindront comme on souffle une bougie. La grâce s’échappe d’un être comme le verre d’une main molle. Chacun y a laissé des blessures mais aussi de miraculeuses impressions qui à elles seules rendent l’aventure inoubliable. Les regrets sont pour les tombeaux. Si ce livre est un cercueil, alors il est plaqué or.


MEET ME IN THE BATHROOM, LIZZY GOODMAN, Rue Fromentin, 658 p., 29 €

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