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Trust, théologie du Capital

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Publié le

27 octobre 2023

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Un prix Pulitzer célébré par Barack Obama et hissé en tête de gondole dans tout le monde anglo-saxon: on était en droit de se méfier. Pourtant, Trust, le deuxième roman de l’argentin Hernan Diaz, est une vraie bombe explosant dans le ciel d’ennui de cette rentrée littéraire, tout en éclairant les fictions létales qui ont fondé l’Amérique.
trust

Un des nombreux paradoxes de la littérature contemporaine américaine, c’est qu’elle évite en général de parler d’argent. Pour un peuple aussi prompt à dégainer ses mantras ultra-libéraux, ça ne laisse pas de surprendre. Comme si la chose littéraire devait flotter au-dessus de ces trivialités. L’une des seules à avoir bravé l’interdit, c’est probablement Ayn Rand, prêtresse de la pensée libertarienne avec son brûlot anti-communiste La Grève, best-seller de l’année 1957 qui glorifiait l’entreprise individuelle. Autre temps, autres mœurs : si Hernan Diaz s’intéresse aux ressorts mythiques du capitalisme à travers le prisme déformant d’une vraie-fausse biographie d’industriel au mitan des années 20, c’est pour mieux raconter l’Amérique d’aujourd’hui, une Amérique paupérisée, fracturée, malmenée par deux siècles de capitalisme sauvage. Peu d’écrivains américains « natifs » ont osé ainsi prendre le taureau par les cornes. Les années 20 voient la spéculation grimper en flèche grâce à l’arrivée des « téléscripteurs » qui permettent pour la première fois une récolte d’informations quasi-instantanée, et constituent, selon Diaz, la matrice de notre modernité.

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Le moment de notre faute originelle, matérialisée par la crise de 1929 – éclatement de la première sérieuse bulle de récession et qui n’aura pas suffi à tempérer les ardeurs des cols blancs. Car l’argent qui travaille n’a rien à voir avec l’argent qui circule : c’est un « valoir figé en substance, le valoir des choses sans les choses elles-mêmes » (Georg Simmel) ; c’est un reflet du monde figé dans une abstraction pure. Comme le rappelle Hernan Diaz : « La conversation sur l’argent se dote d’un discours pseudo-scientifique qui le rend impénétrable […] comme s’il s’agissait de mathématiques supérieures. Alors qu’en grande partie il s’agit de rhétorique et de foutaise. »

L’argent comme pouvoir occulte

Dans Trust, Diaz prend d’abord un malin plaisir à déconstruire le mythe de la success story, en brossant le portrait d’un industriel neurasthénique, somme toute dépassé par les évènements, comme le seront plus tard certains golden-boys de la Silicon Valley : de simples petits malins doués d’un appétit délirant, qui ont créé un monstre presque malgré eux. Car à rebours de son acception scientifique et algorithmique, il y a dans l’argent une dimension occulte, presque fantastique, que Diaz se charge de suggérer par petites touches inquiétantes. Comme il le rappelle, le prêt à intérêt est le fondement même du capitalisme moderne, et il a presque changé la courbure du cosmos en présupposant la foi en un monde immatériel de l’argent, donc un au-delà. De l’argent qui ne circule plus, qui n’est plus capitalisé, mais qui « dort » en attendant d’être vectorisé et transformé en signaux binaires, c’est de l’argent devenu Dieu. Les moments les plus saisissants du roman sont probablement ces réflexions sur l’argent et sa capacité à transformer le réel en le réduisant. Comme le disait Guy Debord : « L’économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l’économie. » L’argent est passé d’une conception médiévale, non spéculative, à une conception postrévolutionnaire, bourgeoise, protestante, qui en fait un objet d’usure infini, transformant par là même la nature du temps et notre rapport à l’éternité.

Car à rebours de son acception scientifique et algorithmique, il y a dans l’argent une dimension occulte, presque fantastique, que Diaz se charge de suggérer par petites touches inquiétantes.

Un roman-gigogne

Hernan Diaz est aussi un spécialiste de l’œuvre de son compatriote Borgès dont il a parfaitement ingurgité les codes. Trust, à ce titre, n’est pas tant un roman à tiroirs qu’un roman-gigogne, une quasi-fractale fictionnelle qui prend comme source la biographie fantasmée de l’industriel Andrew Bevel. Suivez bien : le roman s’ouvre par un faux roman qui retrace la vie d’une version imaginée d’Andrew Bevel, Benjamin Rask, et de sa femme au destin tragique, emportée par une maladie nerveuse. Vient le témoignage d’Andrew Bevel, qui joue la stupeur face à ce qu’il estime être un roman à sensation travestissant la réalité de son couple et de son destin exceptionnel. Une troisième partie retranscrit ensuite le journal intime de son ghost-writer, une certaine Ida Partenza, qui vient encore relativiser, si besoin était, la vérité du couple Brevel. Viennent ensuite les fragments retrouvés de la « vraie » Mildred Bevel, qui contredisent les parties précédentes et dévoilent une personnalité éminemment complexe – tout en ménageant un petit retournement de situation assez prévisible mais tout à fait romanesque. En déployant quatre fictions dans la fiction, Trust relève presque de l’aventure oulipienne, où chaque partie obéit à des lois strictes, s’inscrit dans un genre précis (le roman de gare, le journal intime, les « fragments retrouvés », l’autofiction, etc.) pour mieux le détourner, le faire dialoguer avec les autres versions. La vérité du roman ne serait alors plus dans aucune partie, mais dans leurs interférences, révélant l’âme du créateur.

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Vertige formel, résultat poignant

Au fond, tous les grands romans américains comportent un livre dans le livre. Dans un pays qui passe son temps à se rêver lui-même, à ruminer ses propres fictions pour en susciter d’autres, en série, une fiction romanesque ne peut que se développer depuis une autre fiction. La Maison des feuilles, de Mark Danielewski, est à ce titre un maître-étalon de la « fiction sur la fiction », ou encore certains romans de Thomas Pynchon, une filiation qu’Hernan Diaz accepte sans ambages. Mais contrairement à Danielewski et à Pynchon, des virtuoses un peu trop sûrs de leurs tours de passe-passe, Diaz à l’humilité de s’effacer derrière ses personnages, de ne pas chercher à faire de la démonstration. Ce qui donne beaucoup plus de force à son récit. Trust, c’est d’abord un roman traitant l’impossibilité du roman à décrire la vérité, un roman kaléidoscopique qui serait basé sur une image manquante, celle de Mildred Bevel, la figure féminine insaisissable autour de laquelle gravitent toutes ces fictions orphelines. Un exercice de style fascinant, et poignant jusque dans ses dernières pages.


TRUST,
HERNAN DIAZ, L’Olivier, 402 p., 23,50 €

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